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12 years a slave

Être esclave. Être esclave tout à coup, le devenir en une nuit alors qu’on était un homme libre, un homme avec des droits, avec un travail, avec une femme et des enfants… Être enlevé. Être enlevé soudain contre de l’argent, enchaîné, battu, vendu et forcé à travailler sous les coups de fouet dans les champs de coton et de cannes à sucre… Voilà le calvaire épouvantable que vécu, pendant douze ans, Solomon Northup, et qu’il relata plus tard dans un récit publié en 1853. Steve McQueen s’en est emparé pour réaliser une œuvre âpre et bouleversante qui aborde de front (lynchages, tortures, abus, mauvais traitements…) les atrocités de l’esclavage dont les échos retentissent, plus que jamais, d’une criante modernité (en Chine, en Inde, au Qatar, en République tchèque…).

Surtout, la grande force du film est d’éviter toujours la moindre sensiblerie (même la musique de Hans Zimmer, sobre et discrète, s’essaie à l’épure et aux fracas dissonants), le moindre apitoiement (plusieurs scènes sont dures, évidemment, mais jamais complaisantes) et le moindre manichéisme (sauf dans ce personnage du prêtre incarné par Brad Pitt), et ce jusqu’à son dénouement ramené à deux scènes uniquement, brèves et intenses, qui sont de fait comme des déflagrations émotionnelles plutôt qu’une longue trouée de violons et de larmes (il y en a bien sûr, mais retenues, tardives, salvatrices). L’approche est crue, réaliste. Elle est brutale.

C’est que McQueen et son scénariste John Ridley s’intéressent avant tout au quotidien des esclaves et à ses conséquences directes (la grande Histoire est laissée de côté, et les grands discours aussi, la politique, la famille de Solomon…). Survivre quitte à fermer les yeux, à l’admettre dans sa chair marquée, à s’abaisser, à se taire, à ramper, à laisser un homme pendu par le cou pendant des heures sans pouvoir s’y opposer… Espérer même au plus fort du désespoir. Se résigner souvent (scène émouvante où Solomon se résout à entonner un chant religieux avec d’autres esclaves, comme s’il comprenait, comme s’il acceptait enfin sa condition). Rester fier aussi, du mieux que l’on peut, et rêver encore de liberté, la nuit par terre dans les baraques.

La mise en scène est intuitive, en équilibre presque. Elle est poétique (plans superbes de nature apaisée, de remous de bateau, de ciel ouvragé, et les sifflements des grillons, assourdissants, sont comme des éclats de souffrance qui résonnent sans cesse…). Elle vibre, maîtrisée de bout en bout. Évidente, sans apprêt même quand McQueen privilégie le plan-séquence (celui de la scène, terrible, où Solomon est obligé de fouetter à mort Patsey). Et puis la photographie de Sean Bobbitt vient, magnifiquement, caresser les peaux meurtries et en sueur, crasseuses, les visages affolés et défaits, les arbres et les feuilles luxuriantes, les parant d’une douceur qui contraste avec la cruauté à l’œuvre, partout.

McQueen a su tirer le meilleur de ses acteurs et en a extrait le suc véritable, de Chiwetel Ejiofor (habité et puissant) à Michael Fassbender (terrifiant en maître tyrannique et frustré) en passant par la jeune Lupita Nyong’o, impressionnante en esclave que rien n’épargne. Et si la narration prend parfois loisir à se morceler, à favoriser les ellipses, permettant au film une respiration et un rythme féconds, elle n’omet jamais rien d’une barbarie aveuglante qu’il faut affronter, défier droit dans les yeux. Un film forcément irréprochable, forcément inattaquable, un bloc de dignité dont l’aspect marmoréen pourra peut-être desservir, mais assez peu, la majesté et l’entière sincérité.
 

Steve McQueen sur SEUIL CRITIQUE(S) : Hunger, Shame.

12 years a slave
Tag(s) : #Films

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