Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les chiens errants

Soudain le vide
 

Il y a une première fois à tout, dit-on. Le premier baiser, le premier râteau, la première désillusion ou le premier amour… De ma vie toute entière de cinéphile aguerri, j’ai, sans relâche, mis un point d’honneur à ne jamais quitter la salle même si le film m’ennuyait terriblement, ou m’irritait plus terriblement encore. Un point d’honneur qu’aujourd’hui j’ai bafoué, et merci à Tsai Ming-liang pour cette transgression d’idéal puisque j’ai quitté la salle où était projeté Les chiens errants, excédé à la fin par tant d’hermétisme et de découragement. Pourtant j’en ai vu des films chiants. J’en ai vu des merdes pour festivals d’une "rare exigence". J’en ai soupé de films avec trois plans fixes par heure.

J’en ai bavé de films hyper maniérés et maniéristes, englués dans un rigorisme à toute épreuve. Mais là je n’en peux plus. Je n’en peux plus de ces œuvres autistes, estimables uniquement par et pour leurs auteurs. Je n’en peux plus de ce hiératisme harassant et belliqueux (pourtant j’apprécie Béla Tarr, plus radical finalement que Tsai Ming-liang. J’apprécie Sokourov aussi, Angelopoulos ou Tarkovski, ces grands triturateurs du temps). Je n’en peux plus de cette solennité indigeste et accablante… Il n’y a plus rien. Ici il n’y a plus rien. C’est un cinéma qui ne veut plus rien dire, un cinéma qui ne me parle plus, qui ne me touche plus, monolithique et froid. Mort. Un désert. Une terre dévastée où l’envie de faire du cinéma aurait disparu. Qu’on aurait éradiqué.

Les chiens errants est un film refermé sur lui-même qui ne tente rien, ne s’ouvre à rien, imposant à coups de massue stylistique une rigueur de mise en scène prétendument sublime, mais au contraire complètement sèche, paralysée, désincarnant tout sur son passage. Le film reste figé dans sa gravité, si raide qu’elle en tue la moindre émotion, car où est l’émotion ? Où est-elle, où peut-elle se cacher dans ces plans interminables où les protagonistes ne sont que les figures pantelantes et statufiées d’une pauvreté mondialisée, impossibles à étreindre ? Où est-elle dans ce plan fixe de cinq minutes où un homme mange avidement un poulet ?

Où est-elle dans cet autre plan fixe de cinq minutes sur une femme admirant une fresque murale, puis pissant par terre ? Où se trouve-t-elle dans ce plan insupportable d’un homme et d’une femme, inertes, regardant cette même fresque (hors champ) et censé dire toute la détresse d’un couple qui se meurt ? Et puis tout sonne faux, tout paraît fabriqué, ostensible. Artificiel. Exemple : on voit clairement l’actrice ne pas cligner des yeux pour se forcer à pleurer (oui, on s’emmerde tellement qu’on en est à remarquer ce genre de détail) et nous faire croire qu’affliction et tristesse lui font verser ces quelques larmes, la laissant là, pétrifiée, prête à embrasser un destin irrévélé.

Les chiens errants

On purge bébé
 

J'ai quitté la salle quand le plan, au bout de cinq minutes, n’avait pas évolué d’un iota, quand cet homme et cette femme, inexpressifs et désespérants dans cette immobilité programmée, continuaient de regarder droit devant eux sans rien faire. Ironie du sort : j’ai appris par la suite que c’était le dernier plan du film (et qu’il durait encore dix minutes !), mais comme j’avais l’impression d’être resté au moins quatre heures dans la salle et qu’il restait, pensais-je, encore une bonne demi-heure de film, je suis parti sans en connaître l’éventuelle conclusion (mais y’en a-t-il une ?). À ce stade je m’en foutais, et j’avais surtout envie de m’extirper de ce marasme artistique, de retourner dehors, à la vie pour y goûter, loin de cet existentialisme plombé qui nous force à supporter le joug esthétique d’un réalisateur ne sachant plus exprimer ni sublimer sa vision du monde, trahie, souillée par un excès de sévérité tardive.

D’ailleurs, au bout d’un quart d’heure à peine, une à deux personnes en moyenne quittaient (fuyaient) la salle toutes les dix minutes, et le bruit des sièges rabattus rythmait la lente décrépitude de mon inextinguible (croyais-je) volonté. J’aurais dû suivre le mouvement. Ne pas me battre, ne pas donner tant de mérite, offrir tant de crédit à ce tombeau sinistre, et préférer l’abandonner à son lyrisme atrophié, vidé d’éclats et de substance. Et puis parce que j’ai sombré. Plusieurs fois j’ai sombré, perdant la notion du temps, des minutes et des secondes. J’ai sombré au moment où ce père, rendu ivre par la misère, s’en prend à un chou (qui s’est substitué à sa fille) en le dévorant comme ce père dévore ses enfants chez Goya ou chez Perrault. Je me suis réveillé cinq minutes après (ou était-ce une heure ?), il en était toujours après ce chou…

J’ai sombré quand il ânonne, en gros plan hideux, une élégie supposée renvoyer à sa condition de paria moderne luttant contre l’oubli… J’ai sombré… Autrefois j’avais aimé Tsai Ming-liang. J’avais aimé La rivière, The hole, La saveur de la pastèque. J’avais aimé son ton décalé, parfois burlesque ou parfois tendre, sa maîtrise formelle et son originalité aussi. Et ces titres fabuleux, ces promesses incroyables : Les rebelles du dieu néon, Goodbye, Dragon InnOù sont donc passées grâce et poésie ? Où sont passées fulgurance et rêverie dans cette géhenne méprisante, bouffie de prétention ? Comment peuvent-elles même s’accomplir, s’extraire de ce dispositif filmique qui semble se suffire dans sa petitesse, contrecarrer toutes formes de propos et de bouleversements ?

Comment s’émouvoir enfin de ce père et de ses deux enfants à la marge, exclus d’une société à la dérive, quand Tsai Ming-liang leur donne si peu à jouer et pour exister, les plaçant simplement là dans le champ, pantins anonymes et mutiques, et croyant qu’il suffit de les observer inlassablement dans des environnements interchangeables (et lourds de sens : supermarché, maison déliquescente, paysages en ruine, boulevards de béton…) pour les faire "vivre", les révéler à nos yeux et nos consciences comme dans un tableau qu’on prendrait le temps de détailler, cloué à un mur ? La posture formelle de Tsai Ming-liang n’est qu’une impasse. Un affront. Le pire peut-être. De celui qui corrompt l’expérience de la contemplation et de l’absolu, et même du cinéma.

Les chiens errants
Tag(s) : #Cinéma asiatique

Partager cet article

Repost 0