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Noé

On tremblait. On le sentait. On le savait même depuis qu’on avait vu les premières images, de mauvais augure. Mais on voulait faire fi, être fort. Croire à un miracle et se dire que le film allait être plus, beaucoup plus que le salmigondis zélé entrevu dans la bande annonce. Sauf que les miracles, c’est comme une chaise, on s’assoit dessus et on attend. Point de salut donc pour Noé, mashup indigeste régurgitant un peu du Seigneur des anneaux (la bataille avant le déluge entre les Veilleurs et les hommes, spectaculaire mais ridicule) et du Tree of life de Malick, de l’heroic fantasy neuneu et de la bondieuserie neuneu, du New Age neuneu et du message écolo neuneu. Du Noé neuneu quoi.

Les libertés narratives prises avec ce passage clé de la Genèse n’alimenteront que les querelles oiseuses de culs-bénis vociférants. La vision qu’a Darren Aronofsky du récit de Noé est forcément subjective et apocryphe (et fourre-tout). À chacun de s’y plier et de l’accepter (ou non, mais alors il faut refuser le film, ne pas y voir seulement une trahison et un sacrilège). Le problème ne vient pas de là de toute façon. Le problème, c’est que Noé n’est qu’un film bouffi et maladroit (l’introduction sur le péché originel, l’affrontement final entre Noé et Tubal-Caïn…) parfois inspiré, souvent laborieux, n’offrant aucune réflexion intéressante sur les faiblesses de l’Homme, aucun enjeu psychologique fouillé autour du questionnement de sa foi, de ses errances et de sa culpabilité.

Le sacré et le mystique, qui appelaient à une œuvre sobre et sensible explorant toute la complexité humaine face à ses croyances (s’attendre à du Tarkovsky, et puis mourir), sont balayés au profit d’un son et lumière bassement mainstream (Clint Mansell en corrompt ses gammes) et ramenés à quelques bavardages rudimentaires sous la tente ou au coin du feu. Faire de Noé un homme obsédé par la parole du Créateur (Dieu n’est jamais nommé) jusqu’au fanatisme et la folie était une perspective morale engageante, féconde, mais saccagée en permanence par trop de simplicité scénaristique. L’incapacité de l’Homme à appréhender le sens de son passage sur cette terre est aussi flagrante que celle d’Aronofsky à transcender sa relecture biblique.

Celle-ci prouve qu’il perd pied dès qu’il se frotte à de la rhétorique spirituelle (The fountain, tout aussi raté que Noé). Ses personnages sont caricaturaux, des figurines en carton : Noé est un exalté taiseux tendance végan (Russell Crowe, look et jeu identiques que dans Gladiateur et Robin des bois), Tubal-Caïn, ancêtre de tous les forgerons, n’est plus qu’un despote cruel et postillonnant (pauvre Ray Winstone qui, curieusement, arbore la même dégaine grungy que Mickey Rourke dans The wrestler), et Mathusalem un devin rebouteux friand de baies rouges. Quant à la femme et aux fils de Noé, ils ne sont que des faire-valoir ectoplasmiques, jamais développés, jamais incarnés, et pas aidés non plus par des acteurs falots (même Jennifer Connelly est insignifiante). Épique, vous avez dit épique ? Pas une seconde, et Noé n’est que le spectacle malade, manichéen et rébarbatif, d’un homme embourbé dans sa quête d’absolu.


Darren Aronofsky sur SEUIL CRITIQUE(S) : Requiem for a dream, The fountain, The wrestler, Black swan, Mother!.

Noé
Tag(s) : #Films

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