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Godzilla

Mythe miteux
 

C’était un piège, une chausse-trappe. En même temps, on ne pouvait pas faire autrement. Autrement que d’y aller, ne pas résister, se laisser porter. Et subir. Parce qu’ils sont malins, les gars du marketing. Ils sont malins et vicieux. Ils se sont dit que pour être sûr d’attirer le monde entier à venir voir cette nouvelle version affligeante de Godzilla, on va la jouer é-clec-ti-que. Ça donne donc du Bryan Cranston post-Breaking bad pour appâter la moitié de la Terre (en dépression depuis l’arrêt de la série culte), de la Juliette Binoche pour émoustiller l’intello de base ne jurant que par Kieslowski ou Haneke, et de la jeunesse (Aaron Taylor-Johnson, Elizabeth Olsen…) pour allécher la jeunesse qui twitte, qui like, qui lol et qui trouve les merdes de Marvel complètement contestataires.

Le tout emballé par la musique prout prout camembert d’Alexandre Desplat, le frenchy à la mode que tout le monde s’arrache, d’Anderson à Bigelow en passant par Malick. Mais pour quel résultat, pour quelle audace, quel brio ? Pour rien. Pour une croûte monumentale compilant le pire de Pacific rim et de World invasion: Battle Los Angeles. On dit souvent que, pour apprécier un film bas du front à tendance lourde, il faut "débrancher son cerveau". Ici en fait on ne le débranche pas, ici on nous l’arrache, lentement, neurone après neurone. Et pour compenser cette excessive, cette intolérable douleur, il ne reste que le rire. Le rire jaune, le rire moqueur, le rire méprisant. Le rire défouloir.

Le rire, seule parade (avec les scènes de combat, grandioses, trop courtes et pas assez nombreuses, entre Godzilla et les MUTO) pour supporter cette horreur pendant plus de deux heures qui massacre allègrement cet emblème majeur de la culture japonaise. Le film n’est qu’une accumulation d’incohérences, de clichés, d’inepties, de débilités, de consensus mou, de bons sentiments infects et de moralité crasse. Une accumulation si vaste, si dantesque, qu’il faudrait une vie entière pour en faire le détail, point par point. Le summum du ridicule est atteint quand Godzilla et Ford, brave soldat américain fort et musclé et courageux, se regardent droit dans les yeux avec intensité et à cet instant-là, on se dit qu’ils vont soit se rouler une pelle, soit se faire un high five.

Ne parlons pas de cette bombe atomique, plus puissante que celles d’Hiroshima et de Nagasaki réunies (sic), trimballée à ciel ouvert sur une vieille locomotive qui doit passer sur un vieux pont en bois en pleine nuit avec un MUTO qui se balade dans le coin, ou de cette même bombe qui explose à seulement quelques kilomètres des côtes sans AU-CU-NE conséquence directe (bombe qu’il a fallu, en 27 minutes chrono, transportée du centre ville en ruines où se tatanent des monstres géants à un bateau prêt à partir au large : lol). Et de ces militaires caricaturaux qui n’ont toujours pas compris que les monstres se nourrissent de puissance nucléaire, mais veulent quand même leur envoyer une bombe H dans la gueule…

Godzilla

Toucher rectal
 

Et ces acteurs humiliés, avilis, réduits à des pantins inexpressifs… Ken Watanabe tire la même tronche pendant tout le film, entre gravité raide et raideur grave, Sally Hawkins n’est qu’un ectoplasme expurgé entièrement de son talent, et Taylor-Johnson n’est qu’un veau au regard de veau avec un charisme de veau… Heureusement que Cranston et Binoche trépassent vite et bien, leur évitant de se compromettre davantage dans ce traquenard cinématographique où l’écho de nos bavures et de nos folies nucléaires (Fukushima et compagnie) est sommairement ramené à un discours simpliste et fumeux faisant croire (à beaucoup) qu’il est d’une judicieuse acuité.

OK, admettons : je ne suis qu’un vieux con de quarante piges ayant perdu innocence et âme d’enfant depuis longtemps, mais à un moment, faut quand même arrêter de penser que le spectateur n’est qu’un abruti qui bave sur son fauteuil, incapable de réfléchir, d’analyser, de raisonner, et s’étouffant avec son pop-corn sucré/salé. Pacific rim avait déjà refroidi mes ardeurs, clairement, durement, brisé aussi mes rêves de gamin biberonné à Goldorak et Spectreman, et ce Godzilla piteux a pris la relève, enterrant définitivement, sous les vestiges fumants de mon enfance, les fantasmes, les plaisirs et les envies de combattre des créatures apocalyptiques avec mes rayons laser et mes fulgoro-poings.

Si vous n’avez jamais connu cette sensation de vous faire violer au cinéma, c’est le moment, n’hésitez pas. Quand ont résonné les psalmodies ensorcelantes de György Ligeti, indissociables du trip intergalactique de 2001, mon cul a été profané pour la énième fois (et mon cœur a cessé de battre, lui). Et quand j’ai lu trop de critiques trop enthousiastes qui soulignent pourtant les innombrables défauts du film (quelques perles : "son traitement profondément humain", ou encore "Elizabeth Olsen ravage l’écran avec un talent fou", mais aussi "blockbuster quasi-intimiste", "le film assume son côté bourrin tout en étant intelligent" et "le plaisir du titan destructeur est un plaisir viscéral, cathartique dirait le bon Aristote"), j’ai eu droit à une double péné, directe et bien profonde.

Chacun peut donner son avis, vivre le film différemment, le défendre ou le conchier, blablabla, mais là ce n’est même plus crédible. On dirait qu’on les a payé pour écrire ces conneries, les gars, et parce qu’il est juste impossible de faire l’impasse sur l’indigence intellectuelle d’un tel cloaque, à moins de bosser pour la Warner ou d’avoir cinq ans d’âge mental. Ah oui, l’argument béton enfin : c’est un film fait avec des yeux d’enfants (Spielberg en figure tutélaire, rabâchée sans relâche) qu’il faut regarder avec des yeux d’enfants (d’ailleurs les enfants, dans le film, sont un chantage constant à l’émotion). Des yeux d’enfants ouais, c’est ça, mais avec un sphincter de vieux con.


Gareth Edwards sur SEUIL CRITIQUE(S) : Monsters.

Godzilla
Tag(s) : #Films

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