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3 cœurs

Trois cœurs, et surtout deux sœurs, et un éternel triangle amoureux dont les cartes auraient été redistribuées. Il y a un homme, il y a une femme, et puis une autre femme aussi, mais pas simplement une maîtresse, pas une pièce rapportée, non, parce que c’est la sœur de la première femme. Hasards et coïncidences (le scénario, écrit par Benoît Jacquot et Julien Boivent, ressemble d’ailleurs à du mauvais Lelouch, avec toute l’ironie qu’un tel pléonasme suppose…) autour de l’amour d’un homme (l’amour de tous les jours, normatif et rangé, et le grand, le très grand, brûlant et passé à côté) qui réduisent ici les sentiments à des regards en coin lourds de sens, des silences affreusement évocateurs et une métaphore patapouf associant les problèmes cardiaques de Marc à ses peines de cœur perdu.

À la rigueur, on aurait souhaité (préféré ?) une bonne vieille comédie romantique à l’américaine avec, pourquoi pas, Jennifer Aniston et Cameron Diaz éprises chacune de Chris Hemsworth en contrôleur fiscal, et Meryl Streep en maman gâteau qui veille sur la maisonnée. Ou alors un truc bigarré et foufou, plein de couleurs et de quiproquos à la Almodóvar avec des canapés rouges, un inspecteur des impôts travesti et des portes qui claquent. Ou même un truc complètement exalté, acharné et sexuel à la Zulawski. Ou encore une romance sensible à la Eastwood quand il filma, brillamment, une passion impossible dans Sur la route de Madison

Voir Charlotte Gainsbourg laisser partir Benoît Poelvoorde sous la pluie dans sa Volkswagen, ça faisait davantage rêver (?) que de la voir brailler dans la rue en se jetant aux pieds de Patrick Mille (la scène est ridicule, quasi embarrassante pour Gainsbourg). À la place donc, on a ce machin sinistre et ennuyeux, "à la française" se gaussera-t-on, ou l’on s’aime sans un bruit et sans fièvre avec des rires pâles, presque gênés, en tirant la gueule et en fumant constamment. La musique de Bruno Coulais se résume, elle, à trois accords dissonants de violon qu’on dirait samplés de la bande originale des Dents de la mer, et censés apporter une dimension tragique et "noire" à l’ensemble (sans succès).

Jacquot aurait dû laisser la main, se contenter de produire, plaider coupable uniquement pour ce scénario moribond et abandonner le projet à Anne Le Ny ou Cyril Mennegun, Alix Delaporte ou Pierre Pinaud, ces petits spécialistes de petits drames insipides et passe-partout bien de chez nous. Jacquot échoue à peu près sur tous les plans, perd à peu près sur tous les fronts : fondus au noir vieillots, voix off d’outre-tombe surgie d’on ne sait quel trou, scène de rupture (dans un cinéma) risible à un point, dialogues creux, réalisation raplapla qui tente quelques incartades et impuissance manifeste à diriger correctement Poelvoorde. Il reste Gainsbourg et Chiara Mastroianni, belles et touchantes, charmes évidents, uniques, de cette romance poussive aussi grisante qu’une eau de rose frelatée pour vieilles bourgeoises transies ou boudins esseulés.
 

Benoît Jacquot sur SEUIL CRITIQUE(S) : Les adieux à la reine.

3 cœurs
Tag(s) : #Films

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