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A.I. - Intelligence artificielle

Ô mon robot 5/7 - 2008 [Critique rédigée par Robin]


Unconditional love forever


En revisitant, en 2001, le conte de Pinnochio à l’ère de l’informatique et du binaire, A.I. s’ouvre à de riches interrogations. C’est l’un des rares films à avoir essayé de traiter réellement du personnage de l’androïde dans toute sa complexité. Plus que de le traiter, A.I. en fait le héros d’un conte moderne, celui d’un robot conçu pour être un enfant à jamais, mais qui voudrait devenir un homme condamné à vieillir. A.I. est traversé d’une profonde mélancolie liée au sentiment de la perte. Dans un monde détruit, l’homme a perdu ses villes, englouties pour toujours, il a perdu son immortalité aussi, qu’il croyait acquise. Ce rapport au temps est très bien retranscrit par ces plans longs qui suggèrent un monde qui lui vivra pour toujours, et dans lequel se meuvent des formes humaines éphémères. Le panoramique sur Manhattan englouti par les flots est particulièrement impressionnant, convoquant l’élément aquatique, symbole d’éternité très utilisé par le film.

Dans ce contexte, le professeur Allen Hobby crée le premier robot capable d’aimer, littéralement. Ce robot, c’est David. Comme de juste, ce sont à ces couples habités par ce sentiment de vide intérieur, et qui ne laisseront pas d’enfants à leur mort, que ces robots sont d’abord destinés. David est une promesse faite entre un créateur et une cible. Pour Monica et Henry, la perte sera résolue par l’arrivée de David. Pour le professeur Hobby, c’est l’occasion de survivre lui-même, pour toujours, à travers ses créations. L’homme est sur le point de disparaître, et l’émotion infinie et intemporelle qu’il voudrait injecter dans les robots lui rendrait l’immortalité.

Ce qui définit l’homme n’est-il pas le fait d’avoir des émotions ? Pouvoir créer un robot capable d’en éprouver ne serait-il pas l’acte le plus profondément humain ? Comme toujours, l’homme reproduit les mêmes erreurs et court après les mêmes chimères. L’amour créé par le professeur Hobby n’est qu’une expression, une interprétation humaine de quelque chose qui ne peut être appréhendé. L’amour des robots n’est qu’un programme informatique. Spielberg met en scène, à la perfection, cette quête illusoire de l’homme. Ce savant qui voudrait tant exister pour toujours, mais qu’on ne voit seulement qu’à deux reprises, fait bouger le cadre de sa personnalité expansive, manière de projeter ses désirs vers les autres, mais la froideur du jeu de Harvey Joel Osment, qui gagne en expression au fur et à mesure du film, traduit à la perfection ce programme informatique qui ne crée qu’une façade. 

A.I., de ce point de vue, n’est pas tant l’histoire d’un robot qui veut devenir un homme que celle d’un robot qui, en affrontant les difficultés, va acquérir une conscience. Une fois jeté dans le grand bain du monde, David ira d’épreuves en épreuves. Les robots sont haïs par les hommes et servent simplement à travailler dans les usines. La haine des hommes est réellement physique, liée à la matière. Et David la ressentira lorsque, sur le point d’être désintégré à la "foire à la chair" par des humains avides de spectacle, il contemplera tout autour de lui les monceaux de métal laissés là telle de la chair démembrée, chair de ceux qui sont passés au grill avant lui. L’humanité est représentée par un leitmotiv visuel particulier ; sa personnalité rompt l’harmonie des plans en introduisant des effets de filets, des mouvements rapides, des cuts et autres joyeusetés. Mais les "mécas" de A.I. ne sont pas que de vulgaires robots. Ils ont non seulement notre silhouette, mais également notre tissu organique apparent : la peau.

Les dernières générations de robots sont recouvertes d’une enveloppe charnelle qui les rend semblables, en tous points, à un humain. À Red City, la chair et le métal cohabitent étroitement. Les robots prostitués, terrifiantes métaphores du plaisir sans fin que voudrait connaître l’humanité, "sévissent", et c’est d’autant plus terrifiant que l’on commence à parler, aujourd’hui, de ces robots qui pourraient bel et bien voir le jour dans les années à venir. Gigolo Joe, joué par le brillant Jude Law, correspond à cette "tendance" ; de par son physique androgyne, l’acteur apporte cette part d’ambiguïté propre à l’androïde mêlant la chair et le métal. Rejeté par les hommes après avoir eu pour cliente une femme tuée par la Mafia, Gigolo Joe part à l’aventure avec David. Ce compagnon est singulier, et Spielberg suggère qu’il est plus que tout autre un moteur pour David. En le quittant, il s’exclame "I am! I was!" : les robots de A.I., comme tous personnages de fiction, acquièrent la conscience par les épreuves et dans l’adversité.

David, en détruisant son double, prend conscience alors de lui-même ; il devient unique. Le leitmotiv visuel de l’humanité est encore utilisé. Son désir de devenir un petit garçon, forgé par son programme informatique pour répondre à la situation du rejet par sa nature, a fini par faire de lui ce qu’il voulait réellement devenir : un être vivant doué de conscience. A.I., à partir de là, ne pose plus réellement la question de la chair. À travers le temps, David, bien après la mort des hommes, conservera tout à la fois ce qui les constitue organiquement (la chair) et psychiquement (la conscience). Conservé par les eaux, il gardera cela en lui, précieusement. Il a gagné le droit d’entrer à son tour dans le monde des rêves. Pour la première fois du film, David ferme les yeux, lui qui n’a jamais su cligner des yeux. Il a perdu l’immortalité, mais a gagné la mort, l’humanité. Le plus fort, c’est que l’on ressent tout ça. Trop fort, Spielberg.


Steven Spielberg sur SEUIL CRITIQUE(S) : La guerre des mondesLes aventures de Tintin : Le secret de la Licorne.

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Tag(s) : #Cycles

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