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La cérémonie

Horizons du cinéma français 7/7 - Suspens intimiste


Derrière les apparences d’une intrigue linéaire conduisant à un inéluctable dénouement, froid et sévère, Chabrol excelle à rendre compte d’un désordre imperceptible, insondable dans son jugement possible. Adapté d’un roman de Ruth Rendell, L’analphabète (A judgement in stone), mais évoquant également Les bonnes de Jean Genet, pièce de théâtre elle-même inspirée de l’affaire des sœurs Papin, La cérémonie décrypte les rouages d’un malaise identitaire, d’un rapport de classes qui ne dirait pas totalement son nom. Désespérance des pauvres contre suffisance des bourgeois, il y a forcément de cela, mais rien n’est vraiment simple, et l’argent ne sert, à aucun moment, d’argument de contestation ; les différends ont plus à voir avec des détails (infimes) de maîtrise, d’influence, et surtout de langage (c’est principalement le cas pour Sophie, illettrée, qui s’arrange des images et des signes plutôt que des mots).

Progressivement, sûrement, tout vient à se dérégler, à se désorganiser quand plus aucune valeur morale n’est apte à rendre compréhensible les vrais aboutissements et enjeux d’une lutte de société. Restent alors la violence et le sang pour seules répliques (aveugles) à la honte, à la condescendance ; honte de se sentir exclu(e), honte de ne pas savoir lire et écrire, condescendance cynique de bourgeois apparemment irréprochables qui, par exemple, vont préférer le terme "bonne à tout faire", soi-disant plus gratifiant, à celui d’"employée de maison".

Ce sont ces minces fragments "d’injustice", ces écarts de perception des choses que Chabrol dissémine puis observe patiemment dans l’attente d’une chute définitive, cérémonie vengeresse où plus rien n’a de sens, sinon celui d’une société bloquée parvenue à l’évidence de sa perte. Instigatrices, par la force des choses, de ce jeu de massacre exutoire, Sandrine Bonnaire et Isabelle Huppert excellent dans leur rôle de Némésis des campagnes, immenses, impressionnantes, complices, avec chacune, au moins, une scène puissante distillant un poison sourd (Bonnaire dans celle du test "Êtes-vous une salope ?", Huppert quand elle raconte l’accident mortel de sa fille). Elles sont les emblèmes précis de cet état des lieux déliquescent, allégories parfaites d’un chef-d’œuvre parfait exposant la cruauté, latente ou irrémédiable, d’une répression sociale et de deux mondes qui ne se comprendront jamais.

La cérémonie
Tag(s) : #Cycles

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