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Crash

Il fallait au moins Cronenberg, grand cinéaste du trouble et de la métamorphose, pour arriver si parfaitement à mettre en images le vocabulaire sexuel étrange et vénéneux du roman culte de Ballard ; il avait déjà prouvé auparavant qu’il était très doué pour adapter des romans en se les appropriant de façon totalement personnelle (Dead zone, Faux-semblants, Le festin nu). Crash serait comme un film pornographique asexué dans lequel Cronenberg expose une nouvelle forme d’instinct, intrigant et dangereux, où les pulsions sexuelles se mélangent intimement avec la pulsion de mort (comment y parvenir de manière bénéfique en en retirant un crédit extatique ?). Cette obsession d'une jouissance inédite va de pair avec le remaniement du corps humain qui se manifeste en cicatrices, hématomes, plaies, prothèses et engins orthopédiques extravagants.

Les personnages du film, en mettant en scène leur propre mort, cherchent à satisfaire leur nécessité de sexe dans une pratique limite offerte par les enjeux de l’accident ; à exprimer le fantasme lyrique de la jouissance par la violence du choc sur leur corps, par la pénétration dans la chair d'appareillages techniques et sa fusion/dislocation avec eux. Il y a, pendant tout le film, une atmosphère engourdie, dialogues chuchotés, suppliques murmurées, interprétation atone, lumière bleu-gris froide, décors dépouillés. Tout cela semble influer sur les protagonistes qui sont comme emportés, illuminés, provoqués par une force supérieure. La réalité devient absconse, impuissante, ils s’en détournent volontairement. Cronenberg ne tente pas de normaliser leur comportement réduit à la pure fascination (voire au fétichisme), prolongement plausible d’une expérience technologique, d’un programme psychique qui les aurait soustraits d’une sexualité normative.

Il peut ainsi expérimenter des scènes érotiques harmonieuses et magnifiques qui sont comme des leitmotivs brûlants ; celle dans le lavage automatique est ainsi la parfaite symbiose du charnel et du mécanique où chaque bruit, chaque chose, chaque mouvement se répond et inter-réagit (crissement du cuir et frottement des rouleaux, mains caressantes et balais languissants, sperme et liquide nettoyant…). Le film, ambitieux, cérébral et rigoriste, parle d’un monde désespéré où les désirs se situeraient ailleurs pour mieux s’incarner, pour mieux appréhender une vérité. Cronenberg confronte le sexe et la mort, l’homme et la machine, avec une réelle ambition d’interprétation et d’exigence.
 

David Cronenberg sur SEUIL CRITIQUE(S) : Le festin nuLes promesses de l’ombreA dangerous methodCosmopolis, Maps to the stars.

Crash
Tag(s) : #Films

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