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De rouille et d'os

De rouille et d’os, histoire d’une collision, physique, forte, celle de Stéphanie et d’Ali à la sortie d’une boîte de nuit minable, d’une fille qui va revivre en perdant ses jambes, et d’un mec qui va "s’humaniser" en manquant de tout perdre. Et puis une autre encore, en parallèle, hors écran, celle de Marion Cotillard, actrice pas vraiment passionnante, chez son mari (Les petits mouchoirs) comme chez Nolan (Inception), et du molosse Matthias Schoenaerts révélé dans le moyen Bullhead, le tout devant la caméra fiévreuse de Jacques Audiard, l’un des cinéastes français actuels les plus bandants, dans une sorte de mélodrame rugueux, violent, social et sensuel (Cotillard et Schoenaerts, filmés avec avidité, tellement d’ailleurs que les personnages secondaires semblent sacrifiés : les rôles de Corinne Masiero et Céline Sallette sont quasi anecdotiques), où l’amour se construit par coups et à-coups, par pertes et fracas.

Sentiments retenus ou exacerbés, à refaire, cœurs qui s’emballent, s’abandonner, trouver les mots, des gestes, Audiard laisse tomber les prisons, les magouilles, pour une eau de rose au goût de métal et de sang. Problème : au-delà d’une mise en scène inspirée (pas loin de la caresse sensorielle ou de la claque) et d’acteurs qui donnent leurs tripes, le scénario, l’histoire, n’apportent rien de nouveau, n’insufflent aucun bouleversement (ou trop peu). Le truc de la rencontre entre deux paumés, deux êtres à vif, âmes en bouillie et corps à la dérive, on nous l’a déjà fait ailleurs et y’a pas si longtemps, en pas terrible (Bellflower) comme en mieux (Portrait au crépuscule).

Audiard le fait ultra bien, c’est clair (encore que la critique de certaines pratiques patronales n’est pas complètement convaincante, voire dispensable, plaquée sur l’intrigue principale pour faire genre j’ai des choses à dire sur notre société d’aujourd’hui), mais sans transcender son matériel de base comme il avait su transcender le film de prison (Un prophète), le film noir (De battre mon cœur s’est arrêté) ou le thriller social (Sur mes lèvres, toujours son meilleur). Et puis dommage qu’il ait cédé à un happy end inutile, assez con, quand clore son film dans le noir sur des paroles murmurées, entendues à peine, genre "Me laisse pas" et "Je t’aime", avec Ali en pleurs dans un couloir d’hôpital, les mains en morceaux, avait largement plus de gueule et d’emprise dans nos petites têtes.

Des bribes d’émotions brutes, qui surprennent en quelques secondes, viennent pourtant nous arracher à une sorte de torpeur, de ronronnement organisé (à un moment, il faudra bien parler de style, de mécanique Audiard, ces cadres à l’arrachée, la musique de Desplat, cette masculinité généreuse, ces dialogues cash, ces fondus au noir comme des paupières qui tremblent, des iris qui se ferment…) : Stéphanie contre une vitre en osmose totale avec une de ses orques (pur moment de grâce et de silence), Ali en sang à terre pendant un combat à la rude, des poings jetés contre la glace et une énergie, une rage du désespoir qui laissent paralysé, le souffle coupé.

Schoenaerts, dans un rôle à peu près identique à celui de Bullhead, est un père à la ramasse, magnifique, touchant et maladroit, carcasse balaise aux secousses sauvages, qu’il s’occupe de son fils, qu’il baise ou qu’il tatane au fond d’arrière-cours clandestines. Cotillard se la joue beauté estropiée qui cherche à se relever, parfois qui en veut, parfois qui hésite, passant d’un monde d’animaux (les orques) à celui de bêtes, d’hommes qui se frappent pour un peu de fric, pour le fun (sentir l’adrénaline, la sueur, la peau cognée), et d’un homme qui a tout du fauve à apprivoiser, à dresser. Leur romance chaotique faite de flux, de tensions et d’attentions, permet à Audiard de brûler, de saisir chaque instant de leur bataille comme un type en manque, avec hargne ; tant pis alors si le film donne l’impression de carburer à vide.


Jacques Audiard sur SEUIL CRITIQUE(S) : Un prophète, Dheepan.

De rouille et d'os
Tag(s) : #Films, #Cannes 2012

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