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Funny games

Films et scandales 4/7 - 1997


Festival de Cannes, 1997. Les spectateurs découvrent, horrifiés, le nouveau film de Michael Haneke lors d’une projection retentissante. Sa trilogie sur la violence sociale (Le septième continent, Benny’s video et 71 fragments d’une chronologie du hasard) avait, bien sûr, marqué et conquis les esprits, mais beaucoup moins que cet électrochoc qui fit scandale et allait, définitivement, consacrer Haneke auprès du public et des critiques internationales. Funny games donc, carnage lent et méthodique d’une famille ordinaire (le chien, l’enfant, le mari et la femme) qui se refuse pourtant à toute violence gratuite et standardisée ("consommable", selon Haneke), cette même violence que le réalisateur cherche à condamner, à rendre compte de la fascination morbide sur un spectateur coutumier du fait, voire insensible.

Le film a, certes, quelque chose d’une désagréable théorisation, mais son refus du spectaculaire et sa ténacité programmatique en font surtout une œuvre terrifiante, absolue, symbolique dans ses intentions et dans ses questionnements. L’aspect presque ludique et "parodique" voulu par Haneke, qui s’amuse à pervertir les codes habituels du thriller pour les retourner contre le spectateur, a suscité la controverse. Ainsi, Paul, l’un des deux tueurs adolescents, s’adresse directement au public (rendu volontairement complice des sévices infligés), lui fait des clins d’œil et s’honore du moindre mobile, de la moindre motivation autre que celle d’aller au bout de ce qu’ils font (tuer des gens). "Pourquoi ?" demande le père, cherchant une raison à leur comportement. "Pourquoi pas…" lui répond simplement Peter, le deuxième tueur.

Il y a surtout ce plan d’une audace folle qui fit grincer des dents et hurler à la supercherie, ce retour en arrière du film pour faire revivre l’un des tueurs venant d’être abattu par la mère. Plan forcément troublant et manipulateur, mais important aussi pour saisir les implications morales de tout dispositif unilatéral de pensée, de réaction, et le mécanisme absurde d’une banalisation de la violence présente dans la plupart des films et qui, ici, prend le spectateur à son propre piège de sensationnalisme. La violence, dans Funny games, est hors-champ, (re)centrée, (re)cadrée sur l’horreur de l’instant, la souffrance de l’acte produit mais invisible à nos yeux. De fait, le meurtre du fils dans le salon sera "entendu", vécu dans la cuisine avec Paul au son infernal d’une course de Formule 1 (suivi d’un silence effroyable, puis de râles, puis de pleurs et de cris).

C’est l’après qui s’impose, c’est l’après qui bouleverse (un corps sans vie et du sang sur les murs). Haneke prolonge cette scène par un plan-séquence terrible, dérisoire dans son inaction, dix minutes implacables sur des parents hagards et dévastés, seuls face à leur fils assassiné. Susanne Lothar et Ulrich Mühe sont remarquables dans ces rôles physiques, très durs émotionnellement. L’empathie pour leurs personnages est immédiate, et leur long calvaire tout aussi éprouvant pour le spectateur. Haneke, lui, est sans pitié pour eux (son film est froid et brutal, fait pour "agresser les gens") et laisse, au final, Paul et Peter continuer leur "drôle de jeu" avec d’autres voisins en toute insouciance, prêts pour une nouvelle partie. Try again.


Michael Haneke sur SEUIL CRITIQUE(S) : La pianisteLe ruban blancAmour, Happy end.

Funny games
Tag(s) : #Cycles

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