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Grease

Les inavouables 2/7 - Chris
 

D’abord, quelques précisions à destination de ceux qui ont moins de quarante ans (soit 94,7 % des lecteurs de ce blog, d’après les dernières statistiques communiquées par le maître de ces lieux) : Grease est, certes, un film médiocre, mais il détient en France le record de spectateurs pour une comédie musicale, soit 5,7 millions de spectateurs, dont moi. J’entends déjà les mauvais esprits, solidement campés au fond de la classe, lancer leurs sarcasmes prévisibles : "Je t’avais bien dit qu’il avait des goûts de chiottes", "Ben, et pourquoi pas célébrer Bienvenue chez les Ch’tis si on en est à compter le nombre d’entrées ?" ou "Y va bientôt nous ressortir Honoré du placard, tu paries ?". À ceux-là et aux autres qui attendent, la pupille humide et les lèvres sèches (ou l’inverse), la suite de ma chronique, je dirai que Grease est un grand film médiocre, pour paraphraser Truffaut et ses "grands films malades". En effet, tout est mauvais dans ce film. Ou plutôt, rien n’est bon.

En premier lieu, le scénario est anémique. On suit vaguement des couples se former entre un groupe de garçons (les T-Birds) et un groupe de filles (les Pink Ladies). Et puis l’année est finie, et tout le monde s’en va. Voilà. Là-dessus se greffe un zoom sur la paire Travolta/Newton-John (Danny/Sandy) qui a flirté l’été dernier en tout bien tout honneur. À la rentrée, au moment des retrouvailles, lui se la joue mauvais garçon distant, elle porte des robes roses et des tennis blancs, les deux sont encore très amoureux. Il y a aussi la bad girl qui couche et tombera plus ou moins enceinte, le méchant dont la voiture émet des pets enflammés et que Danny écrabouillera lors d’une course de voiture pitoyable menée à 2 miles à l’heure, et quelques autres diversions toutes plus affligeantes les unes que les autres. Le film est tellement nul qu’une lecture au second degré est presque impossible. Je vous promets, j’ai essayé.

J’éprouve pourtant une sorte de plaisir masochiste à regarder de nouveau Grease aujourd’hui. Parce qu’il est aussi nul que moi et que vous. Ouais, enfin que moi, si vous voulez. Les personnages n’ont, en effet, strictement rien de remarquable. À bien y regarder, Olivia Newton-John est même moche : son visage est trop allongé, ses yeux trop rapprochés et on dirait qu’elle louche. Ils ne vivent aucune péripétie marquante (le film présente même une collection de degré zéro en matière de péripéties, par exemple sauter des haies puis tomber, ou fermer une porte de voiture en l’envoyant dans les testicules de son boyfriend). Dans une scène irréelle, un ange gardien raconte à une des jeunes filles combien elle est nulle : "Être raté avant 20 ans", chantonne cet énergumène alors que la pucelle s’extasie. Les décors sont tristes à mourir, mais nous les avons tous fréquenté : il s’agit de restaurants glauques, de fêtes foraines à trois sous et d’une déco de fête (en papier hygiénique) qui s’écroule. Les répliques des personnages n’arrivent même pas à être drôles, la plus "amusante" du lot étant "On ne part pas à pied d’un drive in".

Les sentiments sont pris dans leur gangue, tout le monde est effroyablement maladroit et, finalement, la plupart des discussions commencent ou se terminent autour du sexe, dans une profusion effarante d’allusions ou d’illustrations directes. Citons des danses plus qu’explicites, des jupes soulevées, les mouvements de bassin de Travolta, des jambes écartées, une capote endommagée, des fesses montrées à la caméra pendant la chanson Blue moon (!), des bananes symboliques brandies lors de la fête de fin d’année, etc.

Ma théorie est donc la suivante : j’aime le film parce qu’il est aussi nul que la vraie vie peut l’être. D’ailleurs, par une sorte de prolongement vertigineux, on pourra constater que ses artisans ont tous eu une vie médiocre. Olivia Newton-John n’a jamais vraiment percé. John Travolta a entamé une longue traversée du désert dont il sortira scientologue et pulpé par Tarantino, et on n’entendra jamais plus parler du réalisateur dont j’ai même oublié le nom. Voilà la jolie parabole qu’offre le film : après The misfits, les trois acteurs principaux (Marylin, Montgomery, Gable), des monstres sacrés, disparaissent dans de tragiques conditions. Les protagonistes de Grease, eux, continuent à être nuls après le film, dans la vraie vie, comme le commun des mortels.

Pourquoi ce premier degré absolu serait-il plus vrai que le cinéma des Dardenne, allez-vous enfin me demander ? Parce qu’il est kitsch. Eh ouais, dans notre tête à tous, nous sommes kitsch. Le premier cinéma du monde, le cinéma indien, l’a bien compris, il vous suffit de visionner Devdas pour le vérifier. Jacques Demy aussi, voyez les couleurs kitschissimes de Peau d’âne. Nous rêvons de scène d’amour aussi bête que celle qui ouvre le film, nous avons envie de monter dans de grosses voitures puissantes (pour les mecs) et de nous envoler dans les cieux comme dans le dernier plan du film (pour les filles). Notre univers mental, outre le fait qu’il soit imbibé de sexe (cf. paragraphe ci-dessus) est, n’en déplaise à Freud, également paré des multiples couleurs que fait romantiquement scintiller le film : des roses, des bleus, des verts et des jaunes, francs et massifs. À ce stade, il est inutile de résister à la sourde nostalgie qui m’envahit. Nous étions jeunes et innocents, nos corps s’agitaient tels des pantins désarticulés et épileptiques, et nos esprits étaient pleins de turpitudes imaginaires et de tendresses inavouées. Nous étions jeunes, et nous regardions Grease.

Grease
Tag(s) : #Cycles

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