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Kill list

Des sensations, des vertiges et des frissons… Puis encore des sensations à la fin, encore des vertiges quand la réalité resurgit d'un coup ; présent indistinct, lumières qui nous aveuglent, désordre et confusion de ce que l’on a affronté… Comment raconter Kill list, film choc et brillant, sans trop en dire, sans trop en révéler le contenu et les instants sidérants ? Comment évoquer sa singularité sans trahir ses intentions, ses nombreux saisissements ? Deuxième film barge (après Down terrace) de Ben Wheatley, réalisateur britannique forcément à suivre désormais, Kill list, clairement sous influences (en particulier l’incroyable The wicker man de Robin Hardy, revendiqué par Wheatley), parvient pourtant à inventer son propre univers (très sombre), à élaborer sa propre grammaire, sa propre énergie (on regrettera seulement quelques baisses de rythme en milieu de parcours) et son propre style (ni esbroufe ni copiage ni à la manière de). 

S’il semble se ruer dans de multiples directions (d’abord étude d’un couple en crise, puis polar, puis film d’horreur), son équilibre stylistique et scénaristique reste étonnamment soutenu jusqu’aux vingt dernières minutes, infernales et détraquées. Le film s’enclenche comme une sorte de chronique sociale (un homme et une femme qui s’engueulent, un dîner entre amis qui tourne court…), puis dérape en un thriller à l’humour noir où deux tueurs professionnels, Jay et Gal, anciens soldats au passé trouble, sont payés pour éliminer plusieurs hommes (le prêtre, l’archiviste, le député) qui, fait étrange, meurent avec le sourire en remerciant Jay (qui ferait partie d’un plan plus vaste, plus vaste qu’éradiquer pédophiles et fumiers dans une sorte de croisade purificatrice, mais un plan de quelle nature, un plan de quelle ampleur ?).

Le film, de par ses mystères et ses tourments (détails bizarres, musique anxiogène, menace latente…), assure ainsi une tension ouvragée, distillée en quasi permanence. Les glissements progressifs des genres entre eux, loin de ne constituer qu’un parti-pris ostentatoire, occasionnent une angoisse lente et épaisse, qui tiraille nos nerfs et nos attentes (où va le film ? Quelle sera l’issue de cette étonnante frénésie ?). La mise en scène très maîtrisée, alternant cinéma de genre (la traque dans les tunnels) et plages atmosphériques, hyper réalisme et défoulements gore (dont un défonçage de crâne au marteau juste impossible à regarder ; Noé et Winding Refn peuvent aller se rhabiller), triture sans cesse notre esprit logique et attise nos possibles terreurs : mouvements irrationnels, climat vénéneux, forêt inquiétante, forces occultes qui guettent alentour, prescience de ce qui semble se préparer, inexorablement (un danger que l’on devine, un piège que l’on sent, mais difficiles à déterminer).

Wheatley dit avoir imaginé Kill list en repensant à ses peurs et ses cauchemars d’enfance, cauchemars d’où jaillissent des violences primaires, la puissance intacte d’un gouffre de ténèbres où la folie s’érigerait en une cérémonie d’un autre temps, sacrement de feu, de paille et de sang. Le film, intrigant au possible, laisse abasourdi, sans réponses et sans voix, et les questions, abyssales, qu’il invoque sont plus passionnantes encore que les exégèses qu’il pourrait en déduire et dont il se targuerait alors. Incroyable et renversant.


Ben Wheatley sur SEUIL CRITIQUE(S) : A field in England, High-rise, Free fire.

Kill list
Tag(s) : #Films

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