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La piel que habito

Pedro Almodóvar revient, avec La piel que habito, à ses premiers penchants, penchants plus polis, plus sophistiqués, ceux pour les thrillers débridés et tarabiscotés de ses débuts très "Movida", du Labyrinthe des passions à Matador en passant par La loi du désirFini donc les mélos lisses et poussiéreux (Volver, Étreintes brisées), et retour à une noirceur éclatante qu’Almodóvar avait tutoyé, il n’y a pas si longtemps, dans la splendide Mauvaise éducation. Très librement adapté du roman de Thierry Jonquet (Mygale), Almodóvar remanie à sa sauce le récit sec et nu de Jonquet pour en faire un drame fantastico-romantique (l’amour à la mort sur fond d’expériences chirurgicales et de vengeance implacable) hanté par ses thèmes de prédilection (identités troubles, mises en abîme, art et réalité, filiations, désirs, obsessions…).

Semi-déception : on s'attendait, vu le sujet, à une œuvre plus braque, à quelque chose de plus percutant et de plus fascinant à la Cronenberg, époque "nouvelle chair" (Chromosome 3, Vidéodrome, Faux-semblants…). Le film a un potentiel énorme qu'il est possible de savourer et d'apprécier sur le moment (mise en scène, composition des plans, décors, lumières, musique…), mais sur la distance (soit presque 2 heures), La piel que habito a davantage l’allure d’un roman-photo mou et glacé qu’un grand film malade et profondément viscéral. En dépit de son caractère fantasque, déjanté (du moins sur le papier), de son univers esthétique marqué et très référencé à un certain cinéma de genre (Frankenstein, Les yeux sans visage, The human centipede…), La piel que habito a du mal à passionner complètement, à s’émanciper d’une rigidité manifeste.

Almodóvar, comme inquiété par l’extrême minceur du roman, crois bon de rajouter des intrigues et des personnages annexes qui ne servent pas à grand-chose, sinon à saper l'énergie, à freiner le rythme et à flétrir la construction de son film, assez brouillonne au vu des triturations scénaristiques éblouissantes auxquelles il nous avait habitués. À l'image des combinaisons lisses et uniformes dont se pare Vera, le film se drape d'un ennui bien élevé que ni Antonio Banderas, en professeur fou rongé par le chagrin, ni Elena Anaya, en poupée flexible et intrigante, ne viennent faire déborder du cadre. Almodóvar aurait dû resserrer son intrigue, faire plus concis (comme le roman) pour parvenir à un conte de la cruauté étourdissant, convaincant surtout.

On pourra dire aussi, légitimement, qu’Almodóvar (un peu comme Cronenberg d’ailleurs) n’ose plus vraiment, acquis désormais à la cause d’une certaine intelligentsia critique et/ou festivalière qu’il se doit de brosser dans le sens du poil sans plus chercher la folie (sinon paresseuse), l’exubérance et les prises de risque. Son cinéma s’est aseptisé, "embourgeoisé". Certes, on évoquera la maturité, le faîte de son art, mais quand même, et La piel que habito, trop sage, est là pour nous le rappeler : ses films les plus récents n’ont rien de la fièvre, du plaisir sanguin d’avant qui savaient si bien nous électriser, nous emporter avec toutes ces hordes de travestis, ces tonnes de rouges à lèvres et ces émotions bigarrées, si vivaces alors.
 

Pedro Almodóvar sur SEUIL CRITIQUE(S) : Étreintes brisées, Les amants passagers, Julieta, Douleur et gloire.

La piel que habito
Tag(s) : #Films, #Cannes 2011

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