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Les crimes de Snowtown

L’Australie, l’autre pays du serial killer. Après le réussi Animal kingdom, voici venir une nouvelle histoire de tueur(s) psychopathe(s) et de disgrâce white trash, tirée elle aussi de faits réels (ceux de John Justin Bunting, connu pour être le tueur en série le plus important qu’ait connu l’Australie). Sous ses allures joviales de gros bonhomme charismatique, John, comme sorti de nulle part, manipule et exacerbe les envies de justice sommaire, exploite la misère et la détresse de tout un quartier de désœuvrés, y cherchant une crédibilité, une justification à ses crimes et ses expéditions punitives (et cette influence néfaste aura davantage de répercussions et d’incidences sur Jamie, l’un des fils d’Elizabeth avec qui il a une relation).

Entre pauvreté et déroute sociale, abus sexuels et meurtres brutaux, le film de Justin Kurzel ne fait ni dans la dentelle ni dans le manichéisme. Il saisit avec ferveur l’engrenage impitoyable d’une vindicte populaire, d’une violence se déployant au fur et à mesure (à l’image du serpent dévorant lentement sa proie), puis frappant plus tard avec une brutalité inouïe. À aucun moment il ne plonge dans le misérabilisme (malgré le sujet) ou dans la complaisance (malgré les scènes chocs) ; Kurzel filme sur l’instant, à l’instinct (on pense parfois au Sombre de Philippe Grandrieux, dans le thème et dans la réalisation), guidé par le jeu, la symphonie des sensations, des atmosphères et des lumières (plusieurs plans sont magnifiques, d’une puissance évocatrice rare, comme arrachés à des songes, à un autre monde, à une réalité altérée ou différente).

Sous les lambeaux du constat social et d’un naturalisme concret, Les crimes de Snowtown se déroule peu à peu en un poème noir, un conte de fées morbide et initiatique (un ours, le Mal, des ogres, des enfants à protéger ou à maltraiter) reposant avant tout sur le lien trouble qui unit John (quelque part entre la figure paternelle et le grand méchant loup) à Jamie. Le film est physique, très dur (la scène du meurtre du frère, interminable et éprouvante), glauque au possible, mais il dégage une force insondable, des pulsions archaïques et rythmiques qui remontent jusqu’aux tripes et jusqu’aux nerfs, rappelant parfois le glaçant Henry, portrait of a serial killer. La mise en scène sur le fil, pas loin de l’instantané photographique (qui évoque Nan Goldin), s’accroche férocement, crûment, aux âmes à l’abandon, dociles et bouffies face à la dérive sanglante de John.

Lucas Pittaway (Jamie) et Daniel Henshall (John) sont ensorcelants, habités, tendus, parvenant à nous mener au fond de l’abîme sans broncher et sans que l’on trouve à y redire. Ils incarnent avec fièvre (scène intense dans la cuisine où John pousse Jamie à dépasser la limite qui le retenait encore à une forme de «normalité» et d’indépendance) ce jeune garçon rongé par une barbarie latente et cet homme qui déraille, main gauche de Dieu, ange exterminateur en croisade décidé à débarrasser, pour le bien de tous, les environs des camés, pédophiles et homosexuels avérés. Kurzel saisit brillamment ce climat délétère et malsain d’où émerge les démons rampants d’une société décomposée, en marge. Un film au charme poisseux, vénéneux, rêche comme du papier de verre frotté sur une plaie laissée là, grande ouverte.
 

Justin Kurzel sur SEUIL CRITIQUE(S) : Macbeth.

Les crimes de Snowtown
Tag(s) : #Films, #Cannes 2011

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