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Le nom de la rose

En adaptant l’ouvrage fécond et passionnant d’Umberto Eco, Jean-Jacques Annaud s’est concentré d'abord sur l’intrigue policière, occultant de fait, en grande partie, les réflexions philosophiques et théologiques qui enrichissaient les à-côtés narratifs du roman. Malgré tout, ce passionnant "palimpseste" délivre un extraordinaire sentiment de fascination, de peur et de mystère au regard de la description, presque fantasmagorique, d’un environnement monacal et moyenâgeux. Annaud s’attache cependant à dépeindre, avec un souci du détail maniaque, quasi-documentaire, la vie de tous les jours au sein d’une abbaye bénédictine perdue en Italie du nord, en des temps barbares de ténèbres et de menaces prophétiques.

L’atmosphère sombre et étrange, les faciès inquiétants, les trognes difformes, le labyrinthe monumental, l’obscurantisme, l’ésotérisme et la perversion confèrent à un détachement prononcé du réel, la sublimation d’une véracité historique. La dissension ainsi établie (entre authenticité et croyances) concède au film un pouvoir sans fin d’ensorcellement et de vertiges. S’inspirant de Bruegel, Bosch, Piranèse et Escher, Annaud et son équipe technique de premier ordre (Tonino Delli Colli à la photographie, Dante Ferretti aux décors) ont créé un spectacle d’une envergure insensée, d’une beauté visuelle magistrale. Les innombrables références et citations du manuscrit d’Eco, comme écrit plus haut, ont en partie été évacuées, mais le contexte politique trouble de l’époque reste assez bien développé : querelles chrétiennes, schismes religieux, intolérance, fanatisme et chasses aux hérétiques (quelques considérations sur Fra Dolcino, très présentes dans le livre, sont ponctuellement évoquées).

Le raisonnement dialectique sur le rire et la comédie, son danger pour le pouvoir, son influence subversive sur les dogmes, constituent la clé de voûte dans la structure et la résolution de l’énigme (autour du second tome de la poétique d’Aristote, jugé blasphématoire), clé de voûte jalousement préservée au cœur d’un dédale architectural, nouvelle tour de Babel maléfique et cauchemardesque. Dans les méandres du stupre et du savoir, parmi les bûchers et les superstitions ancestrales, Annaud réinterprète les codes du thriller et d’une enquête à la Conan Doyle en y entremêlant suspens et grande Histoire, mysticisme et faits avérés. Son envoûtant polar médiéval, magnifié par la musique angoissante de James Horner (grondements, tintements, sons dissonants, voix d’outre-tombe), procure un perpétuel plaisir érudit et esthétique.

Le nom de la rose
Tag(s) : #Films

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