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Salò ou les 120 journées de Sodome

Pasolini, s’inspirant de plusieurs références culturelles, historiques et philosophiques (Sade, Dante, Bosch, Barthes, Klossowski, et les événements tragiques de Salò et de Marzabotto), tourna son film le plus radical et le plus antipathique en se détournant volontairement de l’aspect grivois et ludique de sa Trilogie de la vie. Difficile d’aimer Salò, voire même de l’apprécier, tant l’œuvre ultime de Pasolini s’ingénie à se débarrasser de tout affect, de tout plaisir et de tout optimisme. En transposant le livre de Sade dans la république fasciste de Salò, Pasolini cherche avant tout à dénoncer l’exploitation totale des corps (inhumaine, machinale, sans désir) dans et par un système de consommation et d’idéologies verrouillé.

Dramatiquement, cette exploitation s’est intensifiée et trouve, aujourd’hui, un écho démesuré et terrifiant dans nos sociétés contemporaines en proie à une violence corporelle et spirituelle exacerbée. Salò est un cri de dégoût, un cri de rage tenu jusqu’au bout de sa révolte. Pasolini, sûr de ses convictions (qu’il paiera de sa vie), confiant dans l’idée que le cinéma peut être un instrument de forte revendication, ne pouvait filmer autrement un tel brûlot politiquement engagé. Celui-ci se devait de passer par la figuration frontale et sans compromis des pires excès que l’homme est capable de perpétrer au nom d’un pouvoir et d’une domination transgressive.

À l’écran, cela se manifeste par des images d’une agressivité et d’une virulence rarement atteintes. La violence y est dé-érotisée à l’extrême malgré la profusion de chairs nues et d’actes sexuels en tous genres. Tout y est froid, désincarné, vidé. Les personnages sont à peine considérés comme des individus. Les quatre libertins ont peu de personnalité et semblent ne retirer aucune jouissance de leurs débauches ordonnées, automatiques, quasiment banales. Les victimes sont anonymes, insignifiantes, de simples corps à endurer et à pénétrer, puis plus tard à saigner, à martyriser.

La progression funèbre dans l’horreur évoque symboliquement les différents Cercles de l’Enfer définit par Dante, le film avançant inexorablement dans "l’infilmable" (montrer des gens manger des excréments) pour finir dans un enclos sans issue, extérieur à toute humanité, espace-monde réduit à ses instincts les plus simples, à ses expressions les plus primitives et ses pulsions les plus refoulées ; de nombreuses tortures y sont accomplies et montrées en silence par le biais de divers points de vue qui, indirectement, font du spectateur le voyeur impuissant et "privilégié" de ce cirque dérisoire de la cruauté.

Regarder Salò pourrait presque passer pour un geste militant. Le film ne se regarde pas par hasard, sans exigence, c’est un acte qu’il faut mûrir et anticiper en étant pleinement conscient des atrocités qu’il y a à supporter. Il est certain, et fondamentalement indispensable, de n’y chercher aucune satisfaction (Pasolini a tout fait pour), le film trouvant sa raison et sa valeur intentionnelles dans les réflexions qu’il suscite. Salò fait partie, avec CaligulaLes diables et Orange mécanique, de ces œuvres délirantes, outrées et contestataires des années 70 (qu’il serait d’ailleurs impossible à financer et à mettre en scène aujourd'hui) qui explorent, chacune à leur manière mais avec une honnêteté dépassant tous les tabous, les violences et les abîmes les plus vertigineux de l'homme.

Salò ou les 120 journées de Sodome
Tag(s) : #Films

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