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Shame

Deuxième round pour Steve McQueen et Michael Fassbender après le choc Hunger en 2008. Explorant cette fois-ci les désarrois violents d’un homme dépendant au sexe, McQueen n’hésite pas, comme dans Hunger, à faire de Fassbender le corps du délit (dès les premières minutes de Shame, l’acteur est aperçu dans sa plus stricte intimité). Celui-ci, dévoué entièrement à son metteur en scène fétiche, interprète avec une fièvre et une intensité rares un cadre aisé de New York (grise et chaleureuse à la fois, paradoxale comme elle pouvait l’être dans le bouleversant Sue perdue dans Manhattan) sous l’emprise compulsive de ses penchants sexuels.

Dans le métro, dans la rue, au bureau, chez lui, Brandon est sans cesse à la recherche d’une étreinte ou d’une peau, d’un baiser ou d’une jouissance à venir. L’arrivée de sa sœur va soudain perturber son quotidien fait d’habitudes, de réflexes contrôlés et de liaisons anonymes (ou virtuelles). Jamais loin d’une certaine tendance glauque (photographie rugueuse, scènes choc à la limite) qu’un sujet pareil laissait supposer, McQueen livre avant tout une introspection heurtée, périple noir dans les remous existentiels (et corporels) d’un homme ayant désespérément besoin de se sentir exister, mais n’existant de fait que pour lui aux dépends des autres, ramenés invariablement à de simples personnes croisées (prostituées, collaborateurs de bureau, sœur borderline, corps inconnus...).

Un homme seul qui souffre. Qui s’abandonne dans la tiédeur du sexe, incapable d’entretenir une relation adulte et de vivre à l’instant, au présent (avouant qu’il préférerait être un rocker des années 60), et incapable d’aimer aussi, les autres, les femmes ou une collègue, Marianne, l’amenant, pourquoi pas, à bâtir quelque chose de valable, quelque chose de beau, de plus concret que frasques et autres écarts. Ses comportements obsessionnels empêchent sa reconstruction, son émancipation, même quand il tente de se reprendre, mais est-il seulement apaisé à la fin quand il retrouve cette fille dans le métro ?

Le désir brut est sans espoir, sans avenir, ramenant Brandon à son rang d’homme moderne perdu dans un monde qui s’étiole (plan magnifique où, au bout d’une jetée, à terre et sous la pluie, il pleure son impuissance, celle à vivre et celle à aimer). Son corps lancé est le dernier espace pour s’exprimer et pour être, du moins l’illusion d’être. Parfois sublime (les dix minutes vers la fin où s’enchaînent les scènes de la drague dans le bar, celle de la backroom et celle du plan à trois, accompagnées de violons de plus en plus stridents et terminées par un regard caméra brûlant), parfois comme extérieur à nous, Shame s’érige de chauds et de froids, de transports et d’ennuis.

McQueen privilégie les plans-séquences (celui au restaurant avec Marianne, superbe), mais sans retrouver l’éclat qui faisait leur puissance dans Hunger. Peut-être à cause d’un sujet qui n’apporte rien de nouveau par rapport à ce qui a été vu auparavant (Le dernier tango à ParisCrash, Intimité ou encore Eyes wide shut, ont déjà observé les sexualités troubles de l’homo erectus avec plus de prégnance) ou d’une tension qui retombe un peu trop souvent (Carey Mulligan qui ânonne New York New York, les scènes au bureau…). Cela n’empêche pas Shame, entre malaises, vertiges et vague à l’âme, de captiver ou d’égarer, d’envisager ainsi les artifices de notre condition (ici le sexe pathologique) sans jugement ni morale.


Steve McQueen sur SEUIL CRITIQUE(S) : Hunger, 12 years a slave.

Shame
Tag(s) : #Films

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