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Le silence des agneaux

Sous le polar âpre et glaçant, derrière l’imagerie populaire, fantasmatique aussi, du serial killer et du cannibale prompte à satisfaire les envies d’un public avide de sensations fortes, il y a surtout une introspection violente et profonde (le film se terminera dans une cave, sous la terre), un passage ouvert vers des saccages oubliés, bannis depuis longtemps (ces agneaux qui crient et qui doivent être sauvés). C’est une odyssée qui irait de l’obscurité à la lumière, un voyage libérateur à travers la démence pour Clarice et Hannibal, influencé par le Mal au-delà de ses contradictions et d’une quelconque morale. Clarice amorce ainsi la première étape de son voyage dès le début du film quand elle découvre, punaisées à un mur, les photos des victimes de Buffalo Bill.

Paraissant se reconnaître dans ces corps mutilés, ces chairs désincarnées qui n’appartiennent plus à une identité, ni à un visage, ni à une existence, ses souvenirs commencent à resurgir d’un oubli construit à force d’abnégations et d’humiliations (que Lecter aura tôt fait de détecter), et qui réapparaîtront, brutalement, après la première entrevue avec celui-ci, organisée dans les bas-fonds d’un monde infernal où l’humanité ne s’exprimerait plus que par crachats, vociférations et regards fous. La tourmente intérieure de Clarice va autoriser, enclencher chez Lecter une volonté de se libérer davantage (davantage qu’une simple "vue"), psychiquement d’abord puis, plus tard, physiquement lors d’une sanglante et spectaculaire évasion.

Suivra l’épreuve de l’autopsie d’une des victimes de Buffalo Bill, scène bouleversante où Clarice, au son de flashs photographiques, vacille et résiste devant l’horreur. Cette fille épluchée sur la table, c’est elle (ce pourrait être elle). Cette peau à vif, ces plaies et ces blessures, ce sont sa mémoire à elle qui s’est rouverte sur les fragments d’un passé douloureux. La troisième rencontre amorcera une nouvelle étape dans l’élaboration d’une énergie libératrice ; les confidences de Clarice et les révélations de Lecter engendrent, chez chacun, un processus de transformation à l’image d’une chrysalide en papillon ou d’un Buffalo Bill en femme. Le dernier face à face avec Lecter permettra à Clarice d’enfin s’émanciper de son histoire, de son ancien moi (cette petite fille qui a perdu son père, cette petite fille qui croit encore, la nuit, pouvoir sauver des agneaux promis à l’abattoir). Pour Lecter, ce sera le point d’orgue d’une délivrance tant convoitée.

Il restera alors, pour Clarice, à affronter les ténèbres du déni pour, définitivement, anéantir les fantômes de sa mémoire prenant l’apparence d’un Buffalo Bill nyctalope. La métamorphose est l’un des thèmes principaux du film : physique, psychologique ou spirituelle, elle s’incarne dans chacun des personnages de manière concrète à un moment du film, et plus directement dans l’utilisation de la phalène. L’imago atteint après la mue renforce la notion de métamorphose idéale, l’imago se caractérisant par le développement des ailes chez certains insectes, parfait emblème pour Clarice, Hannibal et Buffalo Bill qui cherchent, tous les trois, à atteindre, à s’élever vers une forme de sérénité, voire de pureté.

En filmant très souvent de façon subjective (du point de vue de Clarice), Jonathan Demme offre au spectateur une identification à celle-ci donnant à éprouver, au plus près, cette errance dans les abîmes de la folie guidée par Lecter, figure tutélaire quasi mythologique (érudit, démiurge, démon) et reflet de nos désordres enfouis. Demme ne raconte pas, il scrute, il fouille, il nous parle, faisant de Lecter la cristallisation de nos peurs et de nos fantasmes larvés. Le film de serial killer n’est donc qu’un prétexte : la vraie nature du film est la confrontation à soi-même par le biais d’une représentation absolue (et séduisante) du Mal. Dix ans après, Ridley Scott se détournera du caractère psychologique du Silence des agneaux pour réaliser un opéra noir, outré et monumental, servant d’écrin à un Hannibal moins effrayant, mais plus fascinant que jamais.


Hannibal Lecter sur SEUIL CRITIQUE(S) : Hannibal.

Le silence des agneaux
Tag(s) : #Films

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