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Tony Manero

Raùl (Alfredo Castro, possédé) est un minable danseur aux ongles sales, le regard vide, lâche et mutique (au plus une dizaine de phrases pendant le film), espérant se transcender dans l’appropriation du personnage de John Travolta dans La fièvre du samedi soir (You should be dancing revient sans cesse comme un signal, comme une litanie vaine et terrifiante). Raùl veut être un autre, s’abandonner dans la correspondance, et s’inclinant à de basses besognes (tuer, voler, dépouiller, déféquer sur le costume d’un concurrent potentiel) pour toucher, du bout des doigts, sa petite ambition de gloriole (la scène du concours des sosies de Tony Manero, grotesque et délectable).

Cet anti-héros pathétique, rigide comme un coup de trique, bloc infini de frustrations, rôde et court (après son rêve, contre les milices et les rafles) sur les faubourgs et les avenues fantômes de Santiago. Son désœuvrement éthique, son emprise physique et sa violence crue, sont les reflets familiers d’une triste dictature qui étrangle tout un pays. Pablo Larraín, par le prisme granuleux de Raùl, sonde jusqu’à la nausée la déchéance complète d’une âme sociale et humaine. Sa mise en scène est expressionniste, instinctive, près des corps, souvent floue, comme cherchant à se défaire d’un trouble, à ne plus considérer la réalité alentour. Cette perdition de netteté, de perceptibilité, équivaudrait à celle de Raùl qui paraît toujours déconnecté, aveugle à une vérité politique déliquescente, et peu conscient finalement du régime brutal instauré par Pinochet. Son seul horizon, sa seule évidence et sensibilité, c’est d’être Tony Manero, à sa guise et jusqu’à la folie.

Le film se complaît parfois dans une perspective délibérément glauque (par exemple la scène de la fellation) qui entrave de trop les saillies d'humour noir et d’ironie macabre (les meurtres de la vieille dame et du projectionniste ne sont pas sans rappeler C'est arrivé près de chez vous). Les quelques afféteries, l’aspect cafardeux et le rythme inégal n’empêchent pas la presque incarnation tragique et saisissante d’une passion, d’une gloire fanatiques prévalant à toute humanité, qu'elle soit à l’échelle d’un individu ou d’un État.
 

Pablo Larraín sur SEUIL CRITIQUE(S) : Jackie.

Tony Manero
Tag(s) : #Films

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