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Tyrannosaur

Le Royaume-Uni, quand il fait des films, semble s’acharner à montrer toujours les mêmes choses, ces choses qui minent, qui rongent une société post-Thatcher et post-travailliste : violences diverses, misère, alcool, chômage, ciel bas et désœuvrement plein les yeux. Certes, il y a eu les Monty Phyton, Benny Hill et The office pour la gaudriole (et Peter Greenaway ou Derek Jarman pour la caution intellectuelle à forte tendance esthétique), mais en général, l’ambiance n’est pas (plus) vraiment à la fête. Tyrannosaur, première œuvre vigoureuse du comédien Paddy Considine, paraît trop vomir, trop concentrer ces quelques douleurs de l’existence (le film n’est jamais loin d’un excès misérabiliste, d’un manque de subtilité et d’un sentiment de déjà-vu aussi), mais offre surtout le poignant portrait de deux êtres perdus dans la grisaille d’une ville grisâtre, magma de bières et de dèche, guidés ou abandonnés par Dieu, par la foi et la bonté, par l’amour et une forme de rédemption.

Deux destins cabossés, deux vies heurtées qui se cognent encore, qui battent et qui résonnent. Considine parvient à les saisir comme à l’arrachée grâce à une mise en scène sobre, très proche des gueules pour mieux les magnifier et s’en éblouir (et même si elles sont fatiguées, et même si elles sont bouffies, ravagées par les blessures). Il s’autorise aussi, parfois, des visions aux allures de mauvais rêves, de rêves crasseux et sales : Hannah trimballant son visage de plus en plus tuméfié, celui du jeune Sam, défiguré sur un côté quand il paraît nous regarder pour la dernière fois, un mourant à la respiration fantomatique, ou encore Joseph couvert de sang, une machette à la main, assis avec la tête coupée d’un chien sur les genoux. Images denses, dévorantes, venant contrebalancer, dans cette envie de louer le film, un manque de rythme qui nuit à l’âpre opiniâtreté de l’histoire.

Tyrannosaur vaut aussi (surtout ?) pour ses deux acteurs principaux, Peter Mullan et Olivia Colman, lui grognon et à vif, elle presque en état de grâce. Mais c’est davantage Colman qui prend à la gorge, qui nous empoigne, et plus que l’interprétation rageuse/rugueuse de Mullan (qui fait du Mullan, pourrait-on dire). Son personnage, bouleversant, dévoré de l’intérieur (superbe scène où Hannah perd pied face à la réalité de son acte), rappelle la magnifique Ladybird de Ken Loach (son meilleur film sans doute), femme battue, privée de ses enfants, de son identité profonde, et refusant de sacrifier sa dignité. Ce couple hésitant, éclopé, beau et touchant dans sa perdition, est la lumière vacillante (mais certaine) au cœur d’une nuit de cauchemars faits de chiens hurlants, de coups dans la tête et d’un petit lapin en morceaux.

Tyrannosaur
Tag(s) : #Films

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