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Vous n'avez encore rien vu

Si vous conchiez quelqu’un très très fort et/ou si vous lui en voulez à mort pour d’inexplicables raisons, j’ai LA solution : persuadez-le que le nouveau film d’Alain Resnais est à voir séance tenante, qu’il est plein d’entrain et de joliesse, d’inventivité et de drôlerie, puis laissez le subterfuge agir. Succès garanti : votre Némésis a de grandes chances de revenir vers vous le cerveau avachi, les pupilles raides et un taser à la main. Non mais franchement, c’est QUOI ce truc sénile, tout poussiéreux et déjà tout démodé ? Un nanar ressorti des cartons de l’ORTF et colorisé au crayon feutre ? Un programme d’hypnose pour euthanasier nos vieux dans les maisons de retraite ?

En préambule, je dois avouer que, concernant l’œuvre entière de Resnais, j’ai bien peu d’accointances cinéphiliques, et j’en suis modestement resté à Nuit et brouillard, Hiroshima mon amour et L’année dernière à Marienbad (sublime mirage en noir et blanc, comme un ancêtre à Mulholland Drive où le temps et les rêves s’accumulent et se confondent pour évoquer une histoire d’amour qui s’est terminée, mais qui recommencerait peut-être). Il me reste de vagues souvenirs de Mon oncle d’Amérique et d’On connaît la chanson, et absolument aucun de Pas sur la bouche, sinon un incommensurable ennui. Quant à Cœurs, Les herbes folles, Smoking et No smoking, j’ai préféré passer mon chemin, prudent.

Le dispositif de Vous n’avez encore rien vu avait pourtant de quoi séduire et de quoi surprendre, au moins : la pièce Eurydice de Jean Anouilh est ainsi jouée et rejouée par différents interprètes de différentes générations, dans des lieux changeants, glissants entre eux, et des atmosphères languides. Le scénario entrelace le temps et les plaisirs du jeu, l’amour et la mort, le théâtre et la vie, pour exprimer, exalter l’imaginaire et le tumulte incessant de la création. Mais voilà : la mise en abîme tourne rapidement à la vaine mécanique (du théâtre filmé, pour faire court), débarrassé soudain de ses nombreuses potentialités et de ses éventuels mystères.

Les ruptures de tons, censées faire tout le charme et la "jeunesse" actuelle du cinéma de Resnais, ne fonctionnent pas ou tombent carrément à plat, d’une ringardise et d’une artificialité qui confinent au superbe. Les effets numériques sont d’une laideur sans nom (si on vous parle de magie à l’ancienne et de "figures de style novatrices", surtout n’en croyez rien), la musique de Mark Snow est juste ATROCE, certains plans sont catastrophiques (le générique ultra cheap, ceux dans les chambres d’hôtel, la contre-plongée sur le visage d’Hippolyte Girardot, un des plans les plus moches que j’ai jamais vu) ou carrément mal mis au point (c’est-à-dire à moitié flous), et le final est magnifiquement raté.

De tout ce fourbi archaïque et indigeste aussi foireux qu’une émission de feu Jean-Christophe Averty, il reste la belle impétuosité des comédiens, quelques scènes réussies (le plan-séquence où Arditi/Orphée ne doit, sous aucun prétexte, regarder Azéma/Eurydice dans les yeux, toutes celles avec Amalric…), des décors étranges, hors des âges, et puis les mots d’Anouilh qui savent encore nous cueillir et nous ravir l’esprit. Maigres pitances pour cette espèce de work in progress désastreux, et à la fin si désastreux qu’il en devient extrêmement gênant (pour Resnais, pour les acteurs, pour le cinéma et pour le spectateur, flapi comme une serpillère). Resnais, 90 ans, deux claques, une piquouze et au lit.

Vous n'avez encore rien vu
Tag(s) : #Films, #Cannes 2012

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