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Ma vie avec Liberace

Ça commence par un regard appuyé, un jeu de drague entre deux hommes dans un bar gay au son du I feel love de Donna Summer. Scott rencontre Bob qui, plus tard, lui fait rencontrer Lee, alias Walter, alias Wladziu Liberace, figure flamboyante du music-hall américain entre les années 50 et 70 et vieille folle excentrique couverte de bagues et de bracelets et de colliers et de fourrures et qui pourrait, facilement, passer pour l’ancêtre d’Elton John, de Michou et de Zaza Napoli réunis. Un peu emprunté, un peu timide, Scott, jeune campagnard bien bâti aux cheveux d’or rêvant d’une carrière de vétérinaire, va voir sa vie complètement chamboulée en décidant de la construire avec Liberace au cœur d’un palais d’ors et de miroirs, mais aussi de perte et de faux-semblants.

Derrière l’histoire d’amour, derrière les mille et une dorures, Steven Soderbergh et son scénariste Richard LaGravenese dévoilent d’abord un monde qui ne tourne pas (plus) très rond, écrasé par sa propre extravagance et son luxe ostentatoire, saturé, statufié même (les intérieurs des villas comme les visages, paralysés par trop de chirurgie esthétique). Un monde étincelant et vide où l’on prend des cachets pour maigrir, on tire la peau pour rester jeune, on vomit dans des backrooms, on fait croire à son public et aux journalistes, et même à la Terre entière, que l’on aime les femmes… La love story de Lee et Scott aura ses hauts et surtout ses bas. Elle durera cinq ans.

Une love story chaotique qui, littéralement perdue entre le marbre et le strass, le stuc et les paillettes, repose sur une sorte de "contrat moral" bizarre, voire anormal (et jusqu’à cette espèce de vampirisme, de mimétisme inquiétant, Lee demandant à Scott de se faire opérer pour lui ressembler physiquement). Lee se sent seul (mais prend des amants interchangeables quand il s’en lasse), a besoin de sentiments vrais (mais ne cache pas son appétit pour les éphèbes), quand Scott a besoin d’un père (il est orphelin), d’une figure forte qui sache le porter et le valoriser. Dans un tourbillon de mauvais goût (assumé), de kitsch grandiose et d’empathie certaine, Soderbergh observe le lent dérèglement d’un couple "monstre" au fil d’une narration prévisible (c’est la grande limite du film), déroulant machinalement les étapes hagiographiques d’une existence en démesure sans offrir la moindre singularité.

On pouvait craindre, assez légitimement d’ailleurs, la pleine caricature et les clichés à foison, genre La cage aux folles à Las Vegas, sauf que nenni. D’une rare finesse d’écriture et d’observation (mais n’occultant jamais l’exubérance et l’hyperféminité de son personnage principal), Ma vie avec Liberace parle aussi, très simplement, d’une homosexualité mal vécue à une époque où il valait mieux rester au placard (ce que s’échinera à faire Liberace jusqu’à sa mort malgré une folitude affichée). Michael Douglas est magnifique et bouleversant en diva déclinante (mais pourquoi diable n’a-t-il pas eu le prix d’interprétation à Cannes ?) effrayée par le temps qui passe et qui, sans postiche, le ventre bedonnant ou brisée par le sida, exhibe les réelles fragilités d’un homme qui a tout (et peut tout avoir). Son pas de deux avec Matt Damon, étonnant lui aussi, emmène le film vers la marge, celle d’un amour contradictoire, dévorant, toxique, mais complètement sincère.


Steven Soderbergh sur SEUIL CRITIQUE(S) : Contagion.

Ma vie avec Liberace
Tag(s) : #Films, #Cannes 2013

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