À table, à déjeuner, la famille est au complet. Le père vient d'arriver. Il y a sa femme, ses trois enfants, les grands-parents, le frère de sa femme. Il y a même la chienne qui, visiblement, a été se rouler dans on ne sait quoi de malodorant. C’est joyeux. C’est bruyant. Ce que l’on ne sait pas (encore), c’est qu’elle et lui se sont séparés. On ne sait pas pourquoi, on ne sait pas s’ils se remettront ensemble, mais, entre eux, tout semble être comme s’ils étaient encore ensemble. Ils dînent en famille, font de longues promenades, il l’aide pour ses créations artistiques (de grandes toiles blanches qui ont absorbé, au gré des météos, la rouille et l’usure de grandes pièces métalliques), il est là pour ses enfants, mais il y a eu rupture.
La première séquence du film, magnifique, semble d’ailleurs nous annoncer, nous prévenir de celle-ci : un grand toit en tôle et en bois est arraché d’une vieille bâtisse, reste suspendu en l’air un instant, séparé de sa base, se balance un peu, puis est emmené on ne sait où, hors champ. Hlynur Pálmason filme ainsi, au fil des saisons, le doux désamour de ce couple que retient, encore, quelques liens invisibles. Un couple qui semble se caler à la fois sur la fragilité et sur la force de la nature ; une matière vivante comme elle (ça s’abîme, s’altère, se revigore, se renouvelle…). Car Pálmason filme aussi (beaucoup) la nature qui l’entoure.
C’est presque (pas complètement, mais presque) le personnage principal du film. Presque avant Anna, avant Magnus, avant les enfants qui grandissent avec, en tête, questions, appréhensions, espoirs et convictions. Et puis bon, la nature islandaise, c’est autre chose. C’est plus fort, plus âpre, plus impressionnant. C’est tellurique. Elle s’éprouve. Une nature observée à égalité avec les humains et leurs sentiments bordéliques, avec les animaux qui sont partout dans le cadre, chevaux, chien, poules, poussins, poissons, oie, orques… Pálmason filme tout et tout le monde. Il filme son île dans son entièreté. Même ses champignons, ses vents, ses herbes hautes…
Et même les choses (un peu) étranges et décalées qui s’y passent, mais qui sont, le plus souvent, dues aux rêves et à l’imaginaire. Le film regorge de vignettes, d’inserts très picturaux (où l’on sent le regard d’artiste plasticien de Pálmason) s’insérant entre et dans les scènes, de sorte que leur accumulation viennent parfois déliter le récit, déjà très ténu. Et la tentation de réduire le film à un bel objet esthétique un peu chichiteux n’est, alors, jamais loin. Mais Pálmason, toujours, sait se tenir à la limite de cette tentation-là, laissant à la fin l’émotion et la beauté des choses simples, de ces choses "qui comptent vraiment", prendre le dessus.
Hlynur Pálmason sur SEUIL CRITIQUE(S) : Godland.
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