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L'Odyssée

Ahh, L’Odyssée… Homère, Poséidon, les Dieux de l’Olympe, Kirk Douglas, Ralph Fiennes, Ulysse 31… Christopher Nolan, fasciné depuis longtemps par cet illustre poème d’aventures et de légendes, rêvait lui aussi, un jour, de se confronter à ce monument de la littérature antique. Mais qu’allait-il donc pouvoir apporter de neuf et de furieusement épique à cette énième adaptation (c’est Georges Méliès qui, dès 1905, commença à filmer les diverses péripéties d’Ulysse) ? Son cinéma, trop souvent dans la boursouflure, allait-il (enfin) consentir à davantage de retenue face à la beauté et à la puissance évocatrice du récit de l’aède grec ? Son film ne se résumera, in fine, ni à un échec, ni à une réussite éclatante. Il est une œuvre ambitieuse, parfois fascinante, parfois maladroite, constamment habitée par une volonté d’atteindre à une réflexion universelle sur la culpabilité, la guerre et la possibilité du retour (en son royaume et à soi).

Dès les premières séquences, Nolan refuse d’enfermer son récit dans une reconstitution poussiéreuse, et Ulysse n’est plus uniquement le héros rusé célébré par Homère. Il apparaît ici comme un homme brisé, marqué par les massacres auxquels il a participé et incapable de retrouver une paix intérieure. Là où le texte d’origine raconte avant tout le difficile retour d’un roi vers son foyer, Nolan filme la lente reconstruction d’un homme tentant de survivre au poids de la perte et de ses actes. Le voyage d’Ulysse prend alors une dimension presque contemporaine. Derrière les monstres, les tempêtes ou les sortilèges, le véritable adversaire demeure la brutalité des hommes.

En cela, le film rappelle que les récits anciens n’appartiennent jamais totalement au passé, continuant d’interroger notre époque où l’exil, les traumatismes de guerre et la difficulté de retrouver une vie normale restent des réalités intemporelles. Cette volonté d’actualiser le mythe n’efface jamais la matrice homérique, et Nolan conserve évidemment les principales étapes du périple en les réinterprétant à sa façon. Le Cyclope devient ainsi une force primitive, une créature rustre et solitaire recluse dans sa grotte, et Nolan retrouve dans cette séquence son talent pour orchestrer le chaos à échelle humaine, séquence saisissante par son travail sur les volumes et les ombres, les déplacements et la sensation d’écrasement.

À l’inverse, le passage avec les Lestrygons constitue une des parties les plus faibles du film (Lestrygons que Nolan réduit à des géants en affreuses armures de fer, sorte de cosplay raté d’Excalibur), même si la mise en scène restitue assez bien le sentiment d’impuissance décrit par Homère (les Lestrygons décimeront presque entièrement la flotte et les équipages d’Ulysse). L’épisode avec Charybde et Scylla a, lui aussi, quelque chose d’insatisfaisant, de monté à la va-vite. Certes, la virtuosité technique de Nolan est à l’œuvre, mais la scène ne dure pas assez longtemps pour rendre compte de la difficulté d’un choix à prendre entre deux périls (et de ses conséquences, et de son aura d’inéluctabilité), sans parler du design de Scylla, plutôt intéressant, mais que Nolan escamote sans cesse, nous laissant dans l’impossibilité à en saisir toute la puissance et la dangerosité.

L'Odyssée

Les Sirènes, elles, bénéficient d’un traitement beaucoup plus travaillé, envoûtant, poétique et tragique (tout comme l’incursion au royaume d’Hadès), mais malheureusement trop court pour totalement subjuguer (mais n’est-ce pas là l’intention, celle d’être encore plus marquant en en montrant le moins possible ? Dilemme). Loin de privilégier leur dimension surnaturelle (on ne fait que les deviner au loin sur un rocher entouré de brume), Nolan insiste sur leur pouvoir de révéler les regrets enfouis des hommes. Leur chant semble moins attirer vers la mort que vers la tentation d’abandonner toute responsabilité. L’idée est particulièrement forte d’autant que la scène, magnifiée par la musique de Ludwig Göransson, est vécue du point de vue d’Euryloque (qui s’est bouché les oreilles avec de la cire) observant Ulysse, attaché au mat, affrontant cette épreuve comme on affronte ses démons intérieurs.

Enfin, la rencontre avec Circé demeure l’une des scènes les plus intéressantes du film. Mais, là aussi, faute de temps (que Nolan aurait pu gagner en raccourcissant l’axe narratif du voyage de Télémaque à la recherche de son père, finalement peu intéressant, en tout cas que Nolan rend peu intéressant), cette rencontre s’avèrera des plus frustrantes, et ce malgré le talent de Samantha Norton ainsi que l’impressionnante transformation des compagnons d’Ulysse en porcs, digne des meilleurs films de body horror. Circé représente un arrêt dans le voyage d’Ulysse, la possibilité d’oublier le monde extérieur autant que ses fautes, mais Nolan filme cette parenthèse avec précipitation, comme une obligation (Ulysse restera près d’un an sur son île, et aura même plusieurs enfants avec elle), suggérant pourtant chez la magicienne une solitude et une détresse, une frustration vis-à-vis des hommes, et il y avait là, grâce à cette matière scénaristique, de quoi enrichir un personnage complexe et passionnant.

Sur le plan esthétique, Nolan privilégie les paysages naturels, les espaces dénudés. Falaises, mers déchaînées, rivages désertiques ou palais baignés d’une lumière sépulcrale donnent au récit une dimension rugueuse, une puissance presque tellurique. La recherche du spectaculaire paraît moins intéresser Nolan que le désir de filmer un monde tangible et archaïque (la plage de Calypso, la maison de Circé, la salle de banquet à Ithaque, l’intérieur du cheval en bois…) s’inspirant de Piavoli (Nostos: Il ritorno, adaptation dépouillée et magnifique de L’Odyssée datant de 1989) ou de Pasolini quand celui-ci adapta Œdipe et Médée (ou dans sa Trilogie de la vie). Et parce qu’au-delà du grand spectacle, c’est la réflexion morale qui demeure le point névralgique du film.

Chez Nolan, Ulysse comprend progressivement qu’aucune victoire militaire ne peut réparer les blessures laissées par la guerre. Son retour n’est pas une récompense, mais sera une épreuve supplémentaire. Retrouver son épouse, son fils et son royaume suppose d’accepter celui qu’il est devenu. Dans un monde où la violence paraît sans cesse renaître, cette idée acquiert une portée universelle faisant écho aux interrogations d’aujourd’hui sur la responsabilité individuelle face aux conflits, aux traumatismes et aux cycles de la haine. Et parce que L’Odyssée ne raconte pas seulement une folle aventure peuplée d’effroyables créatures : elle questionne ce que signifie rester humain lorsque tout pousse à renoncer à cette humanité.

L'Odyssée

Dans la filmographie de Nolan, L’Odyssée prolonge évidemment ses thèmes de prédilection (le temps, la mémoire, la culpabilité et la quête d’identité) tout en abandonnant en partie les constructions narratives labyrinthiques qui façonnent Memento, Inception, Dunkerque ou Tenet. Le scénario adopte une progression plus linéaire sans renoncer à cette malléabilité temporelle qui définit son cinéma (la guerre de Troie, événement fondateur et début de l’errance d’Ulysse, sera ainsi reléguée dans le dernier quart d’heure du film). Et, comme d’habitude chez Nolan, les personnages secondaires, et en particulier les personnages féminins, ne sont absolument pas développés, que ce soit Athéna, Calypso, Hélène, Agamemnon ou Ménélas, réduits à de la figuration ou à des poses (du coup, actrices et acteurs rament pas mal, offrant pour la plupart des interprétations ternes et inexistantes).

L’ampleur du projet suscite l’admiration, mais cette ambition déborde parfois Nolan dans son incapacité, par exemple, à rendre concrète et douloureuse l’attente de Pénélope (il le réussit davantage avec Argos, le chien d’Ulysse, c’est dire la certaine maladresse qu’à Nolan à filmer les émotions), ou à parachever son grand final (le massacre des prétendants, trop long et trop brouillon avec un Robert Pattinson ridicule). Plus généralement, la plupart des personnages expriment leurs états d’âme avec une insistance, voire une emphase, excessive. C’est particulièrement frappant lorsqu’Ulysse évoque la difficulté de rentrer après avoir tant détruit, comme si le film craignait que les images ne suffisent pas, à elles seules, à transmettre la profondeur de ce qu’il cherche à raconter. Comme si les mots s’évertuaient à produire une gravité que les images, elles, avaient déjà parfaitement su faire naître.

Nolan ne livre ni une illustration fidèle d’Homère, ni une modernisation artificielle de son récit. Il propose une méditation personnelle sur le prix de la guerre (Dunkerque, Oppenheimer), la difficulté du pardon, le poids de la mémoire (Memento) et la possibilité, toujours fragile, d’un retour vers la paix intérieure (Memento, Inception, Oppenheimer). Pour autant, L’Odyssée n’atteint pas l’équilibre parfait. Comme le voyage d’Ulysse lui-même, le film avance entre lumière et obscurité, triomphes et impasses. C’est une œuvre pleine et bancale. C’est une œuvre inégale, oui, mais très souvent stimulante, appelée à susciter débats et relectures bien après la fin de la projection.


Christopher Nolan sur SEUIL CRITIQUE(S) : The dark knight, Inception, The dark knight rises, Interstellar, Dunkerque, Tenet, Oppenheimer.

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Tag(s) : #Films

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