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Tip toe

"Là, j’ai l’impression que c’est la fin. Chaque jour, chaque petite chose qui se passe, une par une, comme interdire un livre, enlever un nom, ou retirer un drapeau… Ça semble insignifiant, mais ça cache une violence derrière. Et ça arrive de plus en plus. Au fur et à mesure, ça s’accumule… Je pense qu’une tragédie va se produire". Ce sont les derniers mots que nous entendrons de Leo et qui viendront clore la série. Deux ans plutôt, et quelques jours avant le drame, Leo dira ça à sa meilleure amie, Stephanie. Le drame ? Leo, homosexuel, sera pendu en pleine rue, en plein jour, devant chez lui, à Manchester, par une bande de dégénérés alcoolisés et bouffés par la haine du pédé menée par son voisin réac, Clive.

Avec Tip toe, Russell T Davies revient à l’une des préoccupations qui depuis presque quarante ans, traversent toute son œuvre : la manière dont une société traite celles et ceux qui refusent de rentrer dans les normes. Mais là où Queer as folk racontait, à la fin des années 90, l’émancipation d’une génération homosexuelle, Tip toe regarde le présent avec inquiétude. La question, trente ans après, n’est plus de savoir jusqu’où les personnes LGBT ont progressé, mais de se demander si les conquêtes obtenues sont réellement irréversibles. La mini-série prend alors la forme d’un thriller de voisinage qui va se transformer en tragédie. D’un côté, Leo, propriétaire gay d’un bar de Manchester, incarnation d’une génération qui a connu les combats pour la visibilité. De l’autre, Clive, son voisin électricien, père de famille aigri et frustré. Pendant de nombreuses années, les deux hommes ont vécu côte à côte sans véritablement se connaître. Un incident banal va pourtant faire tomber cette indifférence et provoquer une escalade dont l’issue est annoncée dès le premier épisode.

Tip toe révèle de suite la tragédie pour consacrer son récit à expliquer comment on en est arrivé là (pendre un gay en plein cœur de l’Angleterre en 2026). À démontrer que la violence LGBTphobe ne surgit pas nécessairement de nulle part, mais est le fruit d’une accumulation. Les rancœurs, les préjugés et les informations déformées circulant sur Internet finissent par se renforcer mutuellement, et Clive en deviendra le principal vecteur (activité professionnelle en difficulté, couple fragilisé, rapports conflictuels avec son plus jeune fils). Dans cet état de frustration, il devient ainsi plus réceptif aux discours qui lui fournissent des responsables tout désignés (les étrangers lui prennent son travail et les homosexuels représentent une société qui aurait abandonné ses valeurs traditionnelles).

Tip toe

La série montre ainsi quelque chose de très contemporain : la haine n’a plus vraiment besoin d’un grand laïus idéologique pour se développer. Elle peut se nourrir de petites vidéos sur son téléphone, de commentaires haineux, de publications virales ou de théories complotistes. Dans Years and years, Davies avait déjà imaginé une société dans laquelle la désinformation et les réseaux sociaux contribuaient à faire basculer les individus vers des positions de plus en plus radicales. Dans Tip toe, cette réflexion devient plus intime puisque ce bouleversement ne se déroule plus seulement à l’échelle d’un pays, mais à celle de deux maisons voisines.

Leo (Alan Cumming, tout simplement sensas) représente cette génération de gays qui a connu la clandestinité, les années les plus meurtrières du Sida, les luttes militantes et l’apparition progressive d’une homosexualité visible dans l’espace public. Or, Leo vit avec la conviction que ce passé a produit de l’acquis. Tip toe vient plus que malmener cette certitude : que se passe-t-il lorsque des personnes, qui ont grandi avec l’idée que l’homosexualité était devenue largement acceptée, découvrent que cette tolérance peut être plus fragile qu’elles ne le pensaient ? Faut-il, dès lors, revendiquer sa différence ou se fondre dans la masse ? C’est là que le titre Tip toe prend tout son sens : marcher sur la pointe des pieds, c’est avancer avec prudence, éviter les conflits, surveiller sa manière d’exister. Les personnes LGBT peuvent avoir obtenu une visibilité considérable tout en ayant encore le sentiment qu’elles doivent mesurer leur conduite ou leur apparence en fonction de l’environnement dans lequel elles évoluent.

Mais, car il y a un mais, la principale réserve que l’on pourra émettre concerne celui qui devrait être le personnage le plus complexe de la série : Clive. David Morrissey est remarquable. Son jeu est fait de regards lourds, de crispations et de petites explosions qui rendent le personnage banalement inquiétant. Mais l’écriture du personnage est beaucoup moins subtile que son interprète, Clive cumulant en effet toutes les tares imaginables : homophobie, complotisme, comportement toxique, ressentiment social, rejet des migrants et incapacité à communiquer correctement avec sa famille. Et, comme si ça ne suffisait pas, l’un de ses fils est gay et craint de lui révéler son orientation sexuelle. Cette accumulation finit par donner l’impression que le scénario a construit Clive comme une espèce d’inventaire exhaustif de pathologies sociales.

Tip toe

Mais Davies ne réduit pas (entièrement) la violence à Clive. La haine n’est pas le produit d’un seul individu, mais alimentée par un environnement. La série s’intéresse ainsi à la responsabilité collective (le long final, terrifiant, ne décrit pas autre chose). Qui est coupable lorsqu’une violence LGBTphobe se produit ? Celui qui frappe ? Celui qui encourage ? Celui qui partage une vidéo ? Celui qui préfère ne pas intervenir ? Cette violence est évidemment physique, mais elle est, en premier lieu, verbale. Elle passe par les représentations, les insinuations et la suspicion. L’un des aspects les plus justes de la série est de montrer la manière dont l’homophobie réduit fréquemment les personnes homosexuelles à leur sexualité. Leo n’est pas un voisin, un ami ou un citoyen : il est "le gay" (voire le pédophile). Cette réduction est fondamentale parce qu’elle permet ensuite toutes les projections. Ce que l’on ne connaît pas devient alors ce que l’on imagine, et ce que l’on imagine finit par devenir, pour certains, une vérité et une menace.

Davies ne cherche jamais à rassurer. Il ne nous dit pas que les sociétés occidentales ont dépassé l’homophobie. Il nous demande de regarder une réalité moins confortable : les progrès sociaux peuvent coexister avec une résurgence de comportements liberticides. Heureusement, Davies conserve son goût pour les personnages hauts en couleur, les dialogues mordants et l’humour qui surgit au milieu des situations les plus tendues. L’humour n’annule jamais la gravité du sujet, mais lui donne un relief supplémentaire. C’est une caractéristique de l’écriture de Davies : ses œuvres les plus tragiques ne fonctionnent jamais uniquement sur le registre du désespoir.

Tip toe n’est pas qu’un simple plaidoyer pour la tolérance, car la série oblige à réfléchir à la fragilité de cette tolérance. Elle interroge sur ce que signifie être gay dans une société qui affirme avoir dépassé l’homophobie tout en laissant circuler des paroles et des actes qui la réactivent. Elle questionne le sens de la visibilité, le prix du coming out et la banalisation de certains propos. Surtout, elle refuse l’idée selon laquelle la violence LGBTphobe appartiendrait au passé. La série prolonge, en quelque sorte, les combats de Queer as folk et It’s a sin tout en les déplaçant vers une nouvelle crainte : après avoir obtenu le droit d’être visible, peut-on encore être certain d’être en sécurité ? La réponse de Davies est lucide et sans appel : non.
 

Russell T Davies sur SEUIL CRITIQUE(S) : It's a sin.

Tip toe
Tag(s) : #Séries

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