Emin Alper poursuit, avec Salvation, une œuvre décidément hantée par les mécanismes qui transforment une société ordinaire en une société qui soumet, une société qui persécute. Le cinéaste turc revient ici à l’un de ses thèmes de prédilection : une communauté rurale isolée où les rancœurs finissent par prendre une orientation politique, où la réalité se brouille sous l’effet des rumeurs et des croyances. Le film s’inspire d’un fait divers réel survenu en 2009 dans le sud-est de la Turquie, dans un village kurde, où un groupe de "gardiens de village" a fait irruption lors d’une cérémonie de mariage et tué quarante-quatre habitants, principalement des femmes et des enfants.
C’est le retour au village d’un clan, contraint autrefois à l’exil, qui va raviver un vieux conflit territorial avec la communauté d’un autre village qui a occupé ses terres en son absence. À cette querelle s’ajoutent les ambitions personnelles, les jalousies, les rivalités familiales et, surtout, l’influence grandissante d’un discours religieux qui, au fur et à mesure, transforme les tensions en certitudes, puis les certitudes en appels au pogrom. La force du récit réside dans son observation minutieuse de la manière dont une violence collective se construit. Alper ne présente pas la barbarie comme un phénomène soudain ou seulement lié à quelques individus. Il s’intéresse au contraire aux altérations successives qui rendent l’impensable progressivement acceptable.
Ainsi, une dispute concernant des terres devient une affaire d’honneur. Une suspicion conjugale se transforme en accusation. Une rumeur acquiert la valeur d’une révélation. Une inquiétude intime est interprétée comme un signe divin. Puis une communauté entière finit par adhérer à une vision du monde dans laquelle l’autre communauté n’est plus seulement un adversaire, mais une menace qu’il faudrait éliminer. Une vision permettant de simplifier la société, de désigner des "coupables" et de donner à des frustrations personnelles une justification commune. Cette corruption des esprits demeure l’aspect le plus convaincant du scénario qui trouve, sans mal, un écho actuel dans beaucoup de pays prêts à désigner certaines minorités comme l’ennemi. Salvation parle de la Turquie, mais aussi de ces sociétés où les fractures identitaires sont largement exploitées par des dirigeants, des religieux ou des figures charismatiques peu recommandables.
Mesut, personnage central de ce dévoiement de la pensée, est un homme qui cherche à donner un sens à ses obsessions et à ses interprétations spirituelles lui permettant de transformer ses insécurités en convictions (par exemple la croyance mystique autour des jumeaux, l’un envoyé par Dieu, l’autre par le Diable, par ailleurs très bien utilisée lors de la scène finale). Le religieux devient alors moins une foi qu’un langage permettant de légitimer le pire. Le procédé est d’autant plus intéressant que la frontière entre illumination et manipulation reste volontairement instable. Mesut croit-il réellement aux signes qu’il prétend recevoir ? Est-il influencé par son entourage ? Influence-t-il lui-même les autres ? Le film entretient cette ambiguïté parfois efficacement, parfois au détriment de la clarté du récit.
La matière narrative du film est riche, incontestablement. Le souci est qu’Alper semble davantage fasciné par les possibilités symboliques de son histoire que par sa progression dramatique. Salvation possède quelques séquences d’une puissance indéniable, mais souffre d’un défaut majeur : il met énormément de temps à transformer ses intentions en expérience cinématographique convaincante. Salvation dure deux heures et consacre une part importante de ses deux heures à installer enjeux et rapports de force. Or, cette patience ne produit pas toujours la tension espérée. Le problème n’est pas que le long métrage soit lent, la lenteur pouvant être une qualité lorsqu’elle permet de faire monter une angoisse, d’observer les transformations d’un personnage ou d’un groupe.
Le problème, ici, c’est que certaines scènes semblent répéter une information déjà comprise. Les mêmes suspicions et les mêmes discours rageurs reviennent sans cesse, les mêmes menaces se reformulent, les mêmes antagonismes se déplacent légèrement sans produire de véritable avancée. C’est d’autant plus dommageable que le sujet se prêtait, pourquoi pas, à un cinéma disons plus sensoriel (à l’image de Nuit noire en Anatolie) : les regards, les silences, les paysages nus ou les gestes quotidiens qui se dérèglent auraient pu exprimer cette contagion de la haine avec plus de force qu’une palanquée de dialogues pour la plupart rébarbatifs.
La mise en scène constitue une autre limite du film. Il serait injuste de qualifier Salvation de visuellement raté (plusieurs décors montagneux possèdent une réelle majesté). Cependant, l’ensemble paraît plus terne que les œuvres précédentes du cinéaste. Burning days, par exemple, tirait une grande puissance de ses espaces anatoliens (paysages arides, dolines, ruelles inquiétante…), transformant littéralement son environnement en métaphore de l’effondrement moral du pays. Dans Salvation, les paysages ont une fonction similaire, mais leur potentiel visuel et leur topographie précise paraissent finalement assez peu exploité (deux villages qui se font face, l’un en hauteur et l’autre en contrebas). L’atmosphère est travaillée, certaines compositions sont très belles, admettons, mais on ressent moins cette impression de maîtrise formelle qui faisait de Burning days un polar social immédiatement saisissant.
Salvation veut dire beaucoup, mais finit par tout mettre sur le même plan (religion, conflit territorial, question kurde, rapports de domination, jalousie, fanatisme, manipulation politique…), la richesse thématique devenant, de fait, une sorte de surcharge. Alper continue de filmer une Turquie inquiète, divisée et vulnérable. Il rejoint ainsi une certaine tradition de cinéma turc où l’espace rural n’est jamais simplement décoratif. De Yılmaz Güney à Nuri Bilge Ceylan (certes, celui-ci fait un cinéma plus contemplatif et introspectif) en passant par Özcan Alper, l’Anatolie devient le miroir d’un pays tout entier. Un territoire circonscrit à quelques villages qui suffit à représenter une société traversée par les préjugés, les rancunes et les dérives idéologiques.
Emin Alper sur SEUIL CRITIQUE(S) : Burning days.
/image%2F0660069%2F20260831%2Fob_d21291_salvation-1.jpg)
/image%2F0660069%2F20260831%2Fob_2985dd_salvation-2.jpg)
/image%2F0660069%2F20260831%2Fob_e11acc_2-5.png)