Douze ans. Cela faisait douze ans que Gregg Araki n’avait rien mis en scène (depuis White bird en 2014), hormis une série (Now apocalypse) et quelques épisodes réalisés pour d’autres séries. Comme si l’un des derniers trublions du cinéma américain, quelque part entre John Waters et Bruce LaBruce, avait fini par disparaître, digéré par un Hollywood devenu trop propre et trop sage pour lui. Avec I want your sex, il revient exactement là où on l’attendait… et pourtant pas tout à fait. Plus âgé, plus apaisé, mais toujours aussi allergique aux conventions, Araki signe un film qui n’a rien perdu de son goût pour la provocation, même si celle-ci a évolué. Fini la rage nihiliste des années 90 : place à une ironie plus amère et plus lucide qui regarde notre époque avec un mélange d’amusement et de perplexité.
Car le véritable sujet du film n’est évidemment pas le BDSM, ni le sexe, ni même le monde de l’art contemporain qu’il s’amuse à dynamiter dans les grandes largeurs. Son obsession, comme toujours, c’est le désir. C’est cette force incontrôlable qui fait tourner les têtes, voler en éclats les certitudes et les belles théories que l’on (se) raconte sur soi-même. Depuis The doom generation et Nowhere, les corps parlent mieux que les dialogues. Ils mentent moins. Ils se trompent aussi davantage. I want your sex prolonge cette idée avec malice : aujourd’hui, le désir ne disparaît pas, il se négocie, s’analyse, s’encadre, se contractualise presque.
En confrontant Elliot, jeune homme aussi poli qu’indécis, à Erika Tracy, artiste star qui considère encore le désir comme un terrain de jeu où l’on expérimente avant de réfléchir, Araki orchestre moins un rapport de domination qu’un choc des générations. D’un côté, une femme qui a grandi avec l’idée que la liberté sexuelle consistait à repousser les limites. De l’autre, un garçon élevé dans un monde où chaque limite doit être identifiée, discutée, nommée, et parfois même redoutée. Araki ne fantasme pas un prétendu "monde d’avant" où tout semblait plus cool et plus simple, pas plus qu’il ne raille une jeunesse comme prisonnière du politiquement correct. Il filme deux imaginaires du désir devenus incompatibles. Deux manières "d’aimer" qui ne parlent plus exactement la même langue.
Et c’est peut-être la première fois qu’un film d’Araki regarde aussi frontalement le temps qui passe. L’auteur de la Teen Apocalypse Trilogy a toujours filmé la jeunesse comme un incendie permanent. Les héros de Totally f***ed up, The doom generation et Nowhere vivaient chaque nuit comme si le monde devait exploser au petit matin. Ils baisaient, hurlaient, fuyaient, tuaient parfois, parce qu’il n’existait rien d’autre que l’instant présent. I want your sex reprend les mêmes obsessions (le désir, les marges, les fantasmes, les rapports de pouvoir…), mais avec un désenchantement nouveau. Araki ne filme plus des adolescents qui brûlent leur vie pour pallier un manque. Il filme des adultes qui regardent leurs certitudes vaciller face à une génération qui invente d’autres règles. Le résultat est moins explosif, mais plus mélancolique.
Cette mélancolie trouve son plus bel écrin dans l’interprétation d’Olivia Wilde. Erika pourrait n’être qu’une dominatrice sortie d’un fantasme masculin paresseux, mais elle et Araki refusent cette facilité. Derrière l’assurance (et les tenues extravagantes), Erika laisse apparaître failles et incertitudes. Elle impose une présence électrique sans jamais transformer son personnage en caricature. Face à elle, Cooper Hoffman confirme, depuis ses débuts dans , qu’il possède bien ce mélange de douceur et de maladresse qui le rend si attachant. Son Elliot est un garçon perdu dans une époque qui lui demande d’être entreprenant et déconstruit, rassurant et désirable, et Hoffman joue admirablement cette hésitation permanente. Leur duo fonctionne parce qu’ils s’attirent autant qu’ils se projettent l’un sur l’autre. Araki filme leur relation comme un espace de négociations où chacun tente de comprendre ce que l’autre attend réellement.
Visuellement, le cinéaste n’a pas abandonné son style si reconnaissable. Les couleurs explosent, les néons sculptent les visages et les intérieurs semblent sortis d’une installation pop. Tout est excessif, artificiel, parfois volontairement vulgaire. Sans doute parce qu’Araki, comme Waters, continue de croire que le mauvais goût a quelque chose d’un manifeste politique. Il a raison : dans un cinéma américain définitivement standardisé, cette liberté visuelle fait figure de petite poche de résistance. Pour autant, I want your sex n’est pas exempt de certains défauts car, comme souvent chez Araki, le récit paraît parfois faire du surplace quand ses personnages, eux, ne cessent de s’agiter.
Et puis à vouloir mélanger satire du marché de l’art, comédie noire, réflexion générationnelle, romance tordue et enquête criminelle (le film s’ouvre à la façon de Sunset boulevard), Araki finit par beaucoup trop disperser son récit, quand certains rebondissements semblent davantage répondre à son envie de surprendre qu’à une véritable nécessité dramatique. On pourra également regretter que cette folie reste finalement moins radicale que celle des meilleures œuvres du réalisateur. Les amateurs du chaos de Nowhere, de la violence déjantée de The doom generation ou de la poésie brutale de Mysterious skin trouveront peut-être I want your sex plus sage qu’il n’en donne l’impression, même lorsqu’Araki joue avec les limites.
Araki vient nous rappeler que le désir n’est jamais propre, jamais totalement cohérent ni parfaitement moral. Il est mouvant, contradictoire, parfois ridicule, souvent bouleversant. Araki regarde ce qu’est devenu le monde qui a succédé à cette jeunesse qu’il filmait autrefois avec fougue et envie. Le résultat est moins furieux, moins punk dans la forme, peut-être, mais toujours libre dans son refus des normes. Imparfait, brouillon, mais un rien euphorisant, I want your sex ne retrouve pas totalement la force d’impact des meilleurs films d’Araki. En revanche, il confirme qu’il reste l’un des rares cinéastes américains capables de parler de sexe, d’amour et d’identité(s) avec humour, bravade et sincérité. Un retour qui ne cherche pas à répéter le passé, mais à le confronter à une nouvelle génération qui ne désire plus de la même manière.
Greg Araki sur SEUIL CRITIQUE(S) : Mysterious skin, Kaboom, White bird, Now apocalypse.
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