L’adolescence, on le sait, est un territoire sauvage, inconnu. C’est un territoire hostile. Charlie Polinger a choisi de la regarder de cette façon, et non du côté de l’insouciance ou du traditionnel récit initiatique, le situant quelque part entre Carrie, Morse et Sa majesté les mouches. The plague se déroule en 2003 dans un camp d’été consacré au water-polo où un nouvel arrivant, Ben, se retrouve vite confronté aux règles tacites d’un groupe de jeunes garçons auquel il aimerait appartenir. Il découvre alors les rapports de force qui structurent la bande, notamment autour de Jake, garçon dominant dont l’autorité repose principalement sur la moquerie et le mépris, et d’Eli, adolescent marginalisé devenu la cible des autres. Son étrange maladie de peau, surnommée "la peste", nourrit les rumeurs et transforme une plaisanterie cruelle en mécanisme d’exclusion.
L’intérêt de The plague va ainsi résider dans cette capacité à dépasser l’unique récit de harcèlement pour faire de cette "peste" une sorte de métaphore : celle du rejet qui se propage parce que chacun redoutant de devenir, à son tour, celui que les autres désigneront comme différent. L’étrange maladie de peau dont souffre Eli, puis plus tard Ben, n’est pas qu’un élément étrange de l’intrigue, elle devient la matérialisation même de l’exclusion. Il suffit qu’un groupe décide qu’un individu soit "contaminé" pour que celui-ci cesse d’être simplement considéré. La rumeur remplace la preuve, la peur supplante la raison, et la différence devient synonyme de danger (schéma classique de l’ostracisme envers toute minorité, tout élément considéré comme autre).
L’approche fantastique voulue par Bolinger permet de traduire quelque chose de concret. La maladie amplifie les craintes liées à la puberté (peur de ne pas correspondre à la norme, peur d’être rejeté…). Le corps devient à la fois le lieu des premiers désirs et celui de la honte. The plague insiste sur la violence du regard collectif qui accompagne cette découverte, transformant des éléments ordinaires en sources d’angoisse. La menace n’a pas besoin d’apparaître frontalement puisque tout semble supposer sa présence. C’est là que Polinger flirte avec le cinéma d’horreur (voire le body horror) : non en multipliant les monstres ou les effets spectaculaires de transformation, mais en installant l’idée que la meute elle-même peut être en tout point terrifiante ("Pour moi, l’âge de 12 ans ressemblait davantage à un enfer d’anxiété sociale", a expliqué Poligner).
L’autre grand thème du film concerne la masculinité. Polinger filme de jeunes mâles à un âge où leur corps mue, où la sexualité s’affirme et où tous commencent à comprendre ce que signifie être "un homme". Or, cette initiation ne passe pas, ici, par la confiance ou la transmission (bien que leur instructeur tente, en vain, de leur inculquer respect et bienveillance), mais à travers la domination et la dissimulation des émotions (il faut ne pas avoir peur, ne pas paraître fragile, savoir répondre à une provocation…). Cette masculinité toxique montrée par Polinger fonctionne comme un ensemble de comportements violents répétés parce qu’ils permettent d’obtenir une place dans la hiérarchie du clan.
Pour son premier long-métrage, Polinger manifeste une assurance certaine dans la construction de son atmosphère. Il ne cherche pas seulement à raconter le trouble adolescent, il veut faire ressentir physiquement son inconfort. Les piscines, les vestiaires, les couloirs et les chambres du camp deviennent des lieux où chacun est susceptible d’être apprécié, jugé ou humilié, et les nombreuses scènes sous l’eau comptent parmi les plus belles réussites du film, possédant une dimension presque hypnotique (l’image des nageuses inversée, par exemple). Cette maîtrise formelle s’accompagne d’une direction d’acteurs plus que convaincante, les jeunes interprètes (en particulier Everett Blunck, Kayo Martin et Kenny Rasmussen) évitant l’impression de jouer "l’adolescence", mais l’incarnant de façon naturelle dans leurs hésitations, leurs silences et leurs changements d’attitude.
Mais la mise en scène, remarquable lorsqu’elle laisse le malaise s’installer naturellement, peut devenir un rien démonstrative lorsqu’elle accumule les signes destinés à rappeler au spectateur qu’il doit être inquiet. L’utilisation stylisée de l’image, les impressionnantes psalmodies musicales de Johan Lenox et certaines visions aquatiques contribuent à créer une ambiance unique, c’est vrai, mais peuvent aussi donner l’impression que le réalisateur redoute que son propos ne soit pas suffisamment perceptible, pas assez fort. Et lorsqu’elle est trop soulignée, elle perd, de fait, de son mystère. Il n’empêche que Bolinger ne manque pas d’ambition dans la recherche d’une esthétique personnelle marquée. Et, pour un premier long-métrage, cette ambition est loin d’être négligeable.
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