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Hamnet

William Shakespeare eut bien trois enfants avec Anne Hathaway, renommée Agnes dans le roman de Maggie O’Farrell dont Chloé Zhao tire ici son inspiration: Susanna, née en 1583, puis les jumeaux Hamnet et Judith, nés en 1585. En 1596, Hamnet meurt, probablement emporté par la peste bubonique. La famille vécut entre Shottery et Stratford-upon-Avon, tandis que Shakespeare, partagé entre obligations domestiques et pulsions créatrices, passa la majeure partie de sa vie à Londres à bâtir la légende théâtrale que l’on sait. Pour le reste, tout ou presque sera imaginaire, libéré du poids de la factualité. Même cet amour incandescent que le film prête à Agnes et William (amour que l’Histoire, plus sèche, conteste ou nuance, évoquant un mariage distendu) relève ici du fantasme poétique. Qu’importe : la beauté des sentiments est, parfois, davantage engageante dans la fiction que dans les archives.

Et puis on ne saurait reprocher à Zhao de ne pas verser dans la facilité et le confort du biopic conventionnel puisqu’elle s’en détourne résolument. Sa démarche est autre: proposer l’inverse en faisant du mythe shakespearien la matière d’une relecture sensitive du deuil, de la parentalité et de la création. En ajustant le récit d’une vie connue et la genèse d’un jalon de la mémoire théâtrale (Hamlet donc) à son cinéma de l’humain et du recueillement aux terminaisons vaguement New Age et vaguement malickiennes (même Les éternels, tentative inégale d’infiltration du système Marvel, frayait avec ce cinéma-là). Zhao laisse une grande place à la nature, à la terre et au vivant, voire aux énergies archaïques (Agnes est, au début du film, considérée comme une "sorcière" tant elle semble dialoguer avec les arbres, les plantes et les âmes).

Surtout, elle fait battre le cœur du film autour d’Agnes : sa liberté farouche, ses liens aux cycles naturels, puis sa maternité, puis sa douleur née de la perte de son fils. William lui, en milieu de film, devient une figure de plus en plus absente, et son devenir Shakespeare est laissé hors champ avant qu’il ne se révèle lors d’un final clivant, ampoulé et tire-larmes (que d’autres, au contraire, trouveront bouleversant et magnifique : sur ce point-là, à chacun sa sensibilité). Final où la mort traumatique d’Hamnet inspirera William lors de l’écriture d’Hamlet. Et dont la première représentation au théâtre du Globe, alors flambant neuf, aura valeur de catharsis existentielle pour lui et pour Agnes, réconciliés enfin avec l’harmonie de la vie et comme reconnaissants du pouvoir de la fiction capable de transcender leur souffrance. C’est beau, c’est poignant, mais c’est tout de même assez mièvre.

Hamnet

Cette tentation de l’angélisme, soutenue par la joliesse des plans, traverse ainsi tout le film. Hamnet se déploie dans une imagerie pastorale presque idéale, saturée de bons sentiments et de gestes tendres, comme si chaque plan se devait d’exhaler une forme de bonté universelle, et ce malgré la tragédie à venir. L’univers domestique d’Agnes, plein de douceur et de rires d’enfants, frôle la carte postale, la publicité vantant les bienfaits d’un parfum d’intérieur senteur "Campagne élisabéthaine". On pourra s’agacer de cette naïveté iconographique, d’autant que certains personnages secondaires (par exemple le frère d’Agnes, ou le père brutal de William dont la relation avec son fils, empreinte de violence, aurait méritée davantage d’approfondissements) demeurent esquissés, réduits à de la pure ornementation.

Et parce que Zhao semble s’en désintéresser, davantage absorbée par la recherche d’une grâce visuelle que par la profondeur des rapports humains. Sa lecture féministe, de surcroît, bien qu’animée de belles intentions, paraît anachronique, plaquant sur le XVIᵉ siècle une vision contemporaine trop policée pour convaincre. Là où un film comme Les échos du passé, deux semaines plus tôt, osait la singularité et la rugosité, ne trichant pas dans sa vision, sans concession, de la condition des femmes au fil des décennies et du siècle passés, Zhao choisit le contentement et la caresse, se risquant à émousser la puissance de son propos.

Même Max Richter, préposé à la musique, semble en service minimum, n’hésitant pas à recycler encore une fois son magnifique morceau On the nature of daylight utilisé, depuis sa sortie en 2004, à de multiples reprises dans plusieurs films et séries. Et le retrouver ici provoque moins, il faut l’avouer, l’émerveillement que le sentiment d’un déjà-vu (d’un ras-le-bol ?) sonore. Quant à Jessie Buckley et Paul Mescal, on sait que, depuis leurs débuts (dans Jersey affair pour elle, dans Normal people pour lui), ces deux-là donnent le meilleur d’eux-mêmes dans chacun de leurs rôles, et ils ne faillissent pas à leur réputation en livrant des interprétations certes intenses et habitées, mais phagocytées par la volonté de Zhao à tout béatifier et à faire pleurer dans les chaumières.

Chloé Zhao sur SEUIL CRITIQUE(S) : The rider, Nomadland.

Hamnet
Tag(s) : #Films

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