C’est une grande bâtisse qui a résisté au temps, une ferme comme perdue dans la campagne de l’Altmark, et où vont se succéder, sur presque un siècle, quatre familles. Au sein de ces familles et au fil des décennies qui vont s’égrener, Mascha Schilinski va s’intéresser au quotidien (ou plutôt l’entremêler) de plusieurs jeunes filles : de la petite Alma, sept ans, et de ses sœurs, témoins silencieux d’une époque (peu avant la Première Guerre mondiale) où les femmes subissaient le poids du religieux et du patriarcat (et les hommes le poids de la guerre), à Angelika, adolescente des années 80 que le désir éveille (et même si celui-ci frôle avec l’inceste), en passant par Erika (pendant la Seconde Guerre Mondiale) qui nourrit une obsession pour la jambe amputée de son oncle, par Nelly et par Lenka enfin, deux sœurs vivant de nos jours à la ferme que leurs parents retapent.
Mais pas question pour Schilinski de faire simple, de préférer le quelconque. En déconstruisant son récit de façon méthodique, presque expérimentale parfois (le film donne souvent l’impression de pulser), Schilinski et sa coscénariste Louise Peter évitent la chronique sage et prévisible du destin de figures féminines face à l’évolution de la société et de leur condition. Par exemple celle, terrible, de ces bonnes que l’on stérilisait de force, ou celle qui forçait à ces suicides collectifs pour échapper aux viols de soldats, ou celle qui laissait ce sentiment de vide et de folie, d’impuissance face à l’appropriation de son existence. On passe ainsi d’une époque à une autre, d’une histoire à une autre sans réelle transition, en tout cas sans transition marquée (le montage d’Evelyn Rack est assez virtuose), sinon celle du son qui gronde et qui vibre soudain, ou d’un léger grésillement qui se fait entendre, ou d’une image qui semble flotter un peu, ou d’objets que l’on remet dans son temps.
Il faut pouvoir s’y faire au début. Savoir appréhender au mieux ces changements narratifs incessants fonctionnant sans mode d’emploi (et le film, pour ça, pourra laisser beaucoup de spectateurs décontenancés). Mais, très vite, et pour peu que l’on s’y abandonne, l’expérience se révèle fascinante, pleine d’une poésie sensorielle et morbide, Schilinski ne déviant pas une seconde de ses intentions scénaristiques et stylistiques très prononcées. Cette plongée dans un monde de l’enfance et de l’adolescence corrompues sans cesse, dans celui des esprits et des morts qui veillent, semblent même se manifester sur des photographies, dans les remugles de l’inconscient qui vous happent, distille une douce et soyeuse sensation de malaise. D’une conscience qui s’éveille aux traumatismes d’hier et aux violences d’aujourd’hui, et qui ne saurait s’en défaire jamais.
Le film a, peut-être, tendance à s’étirer un peu trop (2h30 au compteur, avec alternance de fulgurances, d’instants suspendus, de scènes qui nous saisissent quand d’autres, au contraire, semblent nous peser à la longue) et à se satisfaire de son côté doloriste, de son tragique et de sa noirceur malgré ces lumières chaudes d’été et ces éclats du soleil (In die Sonne schauen, annonce le titre original, "En regardant le soleil", sauf que c’est bien la mort présente et les spectres du passé que l’on regarde ici et avec lesquels on fraie). Il faut avouer aussi que l’on sort de la séance épuisé, essoré de tant de circonvolutions au cœur d’un récit labyrinthique, de tant d’ellipses et de non-dits, de mystères et de macabre. Et, finalement, avouer que le film hante toujours, les heures d’après puis les jours suivants.
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