"La vie d’artiste m’a égaré entre des gravats à descendre et des étagères à monter" : tout est là. On pourrait ne plus rien dire à la rigueur, on pourrait s’arrêter à cette phrase tant elle condense une existence entière vécue au nom d’une exigence, d’une fidélité à soi, d’un pacte passé avec ce "démon de l’écriture" qui n’accorde ni répit ni compromis. Elle résume à la fois la matérialité rugueuse du travail ubérisé et l’entêtement presque mystique de celui qui persiste à écrire quand tout, autour de lui, le pousse à renoncer. Et c’est cette phrase que le film de Valérie Donzelli va résumer à son tour, adaptant avec douceur (ou peut-être une certaine tiédeur ? La frontière, ici, paraît mince entre les deux mots) le roman âpre, en tout cas dans ce qu’il observe et décrit de notre société actuelle, de Franck Courtès. Une vie d’artiste donc, mais d’artiste qui vivote. D’artiste précaire loin des cérémonies et des tapis rouges.
Parce que parvenir à vivre de son art, nous rappelle le film, n’est jamais affaire de talent seul. Il faut une foi presque déraisonnable et une capacité à supporter l’inconfort, voire la privation, sur la durée. Vivre de son art, quel qu’il soit, demande passion, croyance et acharnement indéfectibles. Sur ce point, Donzelli filme un territoire qu’elle connaît. Elle et Bastien Bouillon ne parlent pas depuis une position dominante, qui leur serait abstraite. Leurs trajectoires personnelles viennent irriguer le film d’une forme de légitimité : la peur de l’échec, la fragilité du succès, la conscience que la réussite n’efface jamais totalement la possibilité de la galère. "Quand j’ai écrit À pied d’œuvre, j’étais dans la situation où j’avais fait un film qui s’appelait L’amour et les forêts et qui avait très bien marché, mais je n’avais plus d’argent […] et mon père était à l’hôpital. J’étais alors dans une grosse remise en question professionnelle", a ainsi raconté Donzelli, quand Bouillon a expliqué que "même si ça marche pour moi actuellement, je n’oublie pas que j’ai ramé, et qu’il m’a été difficile parfois de toucher le nombre de cachets nécessaires pour obtenir le statut d’intermittent. Pourtant, même quand j’ai eu des doutes, je n’ai pas lâché".
Se posent néanmoins, légitimement, les questions suivantes pendant le film : Paul, double fictionnel de Courtès, aurait-il pu préserver son geste littéraire sans consentir à une telle précarité ? Était-il nécessaire de rompre radicalement avec sa vie antérieure, avec un métier de photographe qui lui assurait confort et stabilité ? Paul, dans son acceptation sans condition du peu, se pose-t-il en martyr consentant d’un monde du travail sans pitié où "l'on n'exploite plus le produit du travail, mais le droit de travailler lui-même" ? Sa droiture et son amour de l’écriture ne viraient-elles pas à une sorte d’obstination aveugle, d’éthique irréductible, d’une certaine liberté qui ne serait qu’un leurre ? Qu’est-il prêt à sacrifier pour rester fidèle à ce qu’il a choisi d’être ?
Ces questions-là, d’abord intimes, finissent par déborder du personnage. Peu à peu, À pied d’œuvre se détache du cas singulier de Paul pour s’ouvrir à un paysage plus vaste : celui d’une pauvreté qui s’étend, de comptes faits à l’euro près, de frigos vides et de la faim, de corps épuisés par des tâches sous-payées, d’algorithmes qui assignent, notent et vous excluent. Le film capte cet effritement progressif (matériel, symbolique, identitaire) qui conduit à une forme d’effacement social. Impossible d’ailleurs de ne pas penser à Joseph Ponthus et son roman À la ligne, à cette vision d’un système productif déshumanisé (et déshumanisant) où l’art cherche à faire résistance par la transcription d’un quotidien broyé par les cadences et l’indifférence (comme chez Courtès donc).
Mais À pied d’œuvre semble parfois se retenir, et il lui manque une colère, une aspérité, ce point de rupture où la fatigue se transformerait en rage, où la lucidité deviendrait blessure. Donzelli observe sans heurter, décrit sans vraiment déranger. Sa mise en scène accompagne son personnage avec bienveillance, mais sans jamais le pousser dans ses retranchements. Car si elle confère à l’ensemble une délicatesse même en filmant le dénuement, elle agit aussi comme un frein, neutralisant ce qui aurait pu être de l’ordre de la dissonance. Ici on reste dans les clous d’un certain cinéma social appliqué, là où le matériau appelait peut-être à une sorte d’urgence.
Valérie Donzelli sur SEUIL CRITIQUE(S) : La guerre est déclarée, Main dans la main, Marguerite et Julien, L'amour et les forêts.
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