Il trébuche. Littéralement. À intervalles réguliers, toutes les cinq/dix minutes environ, Man-soo s’effondre, glisse, perd l’équilibre, rate une marche ou se cogne contre quelque chose. Gag discret, mais motif insistant, presque obsessionnel : Park Chan-wook fait des chutes de son antihéros une sorte de ponctuation visuelle (et symbolique bien sûr). Et, involontairement, la métaphore cruelle d’un film qui, lui-même, ne fait que ça : vaciller. Librement inspiré d’un roman de Donald Westlake, déjà porté à l’écran par Costa-Gavras en 2005, et que Park Chan-wook rêve d’adapter depuis une vingtaine d’années, Aucun autre choix repose sur la mécanique suivante, implacable : un homme ordinaire, acculé par le chômage et l’humiliation du déclassement, décide d’éliminer ses concurrents directs pour récupérer un emploi.
D’entrée de jeu, Park Chan-wook s’amuse d’un leurre somptueux. Une famille modèle est ainsi filmée comme dans un spot publicitaire dans lequel rien ne manque : le mari, la femme, les deux enfants et les deux chiens, du Mozart en fond sonore, la jolie maison et le joli jardin en fleurs, l’harmonie de l’instant et des sourires. On croit voir s’installer l’image idéale de la famille idéale, mais l’on sait que toute image trop parfaite appelle généralement sa destruction. L’éclat n’est là que pour mieux préparer les dérèglements à venir. Très vite d’ailleurs, le vernis craque : le licenciement survient, la réussite sociale se craquelle, et Man-soo, naguère pilier du foyer, devient un corps en trop dans une société qui ne sait plus quoi faire de lui.
Dans le roman de Westlake, Burke Devore commettait six meurtres avant de parvenir à ses fins. Park Chan-wook, lui, n’en conserve plus que trois, mais étire son histoire sur près de deux heures et demie. Ce choix, loin d’intensifier et de nourrir la tension, va au contraire la diluer. L’intrigue piétine, tergiverse, s’attarde. Entre deux passages à l’acte (le premier, au son du Red dragonfly de Cho Yong-pil, est absolument jubilatoire puisque rien ne se passe comme prévu), le film multiplie les détours, les hésitations et les changements de ton, comme si la raréfaction des crimes exigeait d’être compensée par un supplément de style.
Car du style, il y en a, évidemment. Ne faillant pas à sa réputation d’esthète hors pair, Park Chan-wook fait montre d’une maestria filmique étourdissante. Chaque plan est, ici, pensé comme une miniature. Chaque plan joue des variations d’une couleur, voire de plusieurs, d’un cadrage ou d’une architecture recomposant l’espace, d’un mouvement de caméra, de la position ou la gestuelle d’un corps (voir l’entretien d’embauche avec les reflets du soleil, très drôle), de la texture d’un visage, d’un vide qui répond à un plein. Tout concourt à produire de la matière purement esthétique. Mais cette virtuosité, loin de porter le récit, finit par le surplomber, donnant l'impression que Park Chan-wook cherche à combler les manquements de son histoire par une débauche de stylisation. Les trouvailles visuelles abondent, mais la nécessité dramatique, elle, s'émousse.
Là où l’on attendait un vertige moral à travers l’inéluctable transformation d’un homme quelconque en meurtrier amateur, ne subsiste qu’une succession d’effets (certes brillants). Le film fascine l’œil sans jamais remuer les tripes. Le problème tient aussi à une indécision de genre. Aucun autre choix paraît ne jamais savoir sur quel pied danser. Comédie noire, thriller social, chronique familiale acide (pourtant prometteuse dans cette lente contamination par le Mal de l’ensemble de la cellule domestique), satire d’une Corée du Sud en bonne voie de remplacer la totalité de ses travailleurs par des robots (la réalité est avérée et chiffrée) et de l’absurdité d’un système capitaliste n’ayant de cesse d’annihiler l’individu, le film conjugue tout cela sans parvenir à rassembler ces différents registres en une seule et véritable unité.
Résultat : à force de vouloir tout embrasser, le film disperse son énergie (dont il ne manque pas, assurément) et rate le coche de la charge politique acérée. Le contexte pourtant est puissant : une société coréenne ultracompétitive et technophile où l’homme est devenu une simple variable d’ajustement, puis un rouage négligeable. La perspective d’un avenir où les travailleurs seront inévitablement remplacés par des machines donne au geste criminel de Man-soo une dimension désespérée, et surtout irrationnelle (c’est ce que montre la scène finale, terrible, où Man-soo semble être l’unique rescapé d’un monde régi désormais par une toute-puissance robotique). On sort ainsi d’Aucun autre choix partagé entre admiration et frustration. Admiration pour l’orfèvre qu’est Park Chan-wook, capable de transformer la moindre scène en un tableau sophistiqué (quitte à risquer la surchauffe formelle). Frustration face à un scénario qui, à force de jongler entre les genres et distendre sa narration, nous fait rarement perdre pied. Park Chan-wook regarde son personnage tomber, encore et encore, mais sans, in fine, oser s’enfoncer avec lui dans le gouffre duquel, c’est certain, il ne reviendra jamais.
Park Chan-wook sur SEUIL CRITIQUE(S) : Thirst, Stoker, Mademoiselle, Decision to leave.
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