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Marty Supreme

Il y a des films qui sont imparfaits, mais qui vibrent. Il y a des films qui confondent agitation et intensité. Il y a des films qui essoufflent, simplement. Et Marty Supreme, lui, appartient à toutes ces catégories-là. Josh Safdie, après Uncunt gems, et dont on attendait une nouvelle plongée réussie dans les marges américaines, signe une œuvre se voulant frénétique et actuelle, mais ressemblant à une caricature, en soi pas franchement déplaisante (et puis chaque cinéaste admet ses influences, emprunte à ses maîtres), mais à une caricature quand même, d’un Martin Scorsese époque Les affranchis et Casino, ou d’un Paul Thomas Anderson époque Boogie nights et Magnolia.

Safdie affiche très vite une ambition sûre et certaine : raconter, sur la base de faits réels (la jeunesse de Marty Reisman, plusieurs fois médaillé aux championnats du monde de tennis de table, au début des années 50), les tribulations d’un antihéros larger than life, à la fois brillant et inconséquent, ne sachant résister aux impostures et aux désillusions de l’American dream : célébrité, argent et pouvoir (le triptyque est archiconnu, inusable, et il est préférable de savoir en renouveler les perspectives). Sur le papier, l’idée séduit. À l’écran, elle se dévitalise sous le poids d’un scénario qui ne brille pas particulièrement pour son originalité et que Safdie, sans que cela ne puisse se justifier une seule seconde, étire sur deux heures et demi.

Le problème n’est pas tant l’absence d’originalité (combien de fois le cinéma a-t-il raconté l’ascension et la chute d’un jeune ambitieux rattrapé par son orgueil et son opportunisme ?) que l’incapacité de Safdie à singulariser véritablement son personnage, ce genre de personnage qui, de par sa nature fantasque et idéalement, profondément, désespérément humaine, n’aura de cesse, pour des siècles encore, d’inspirer tous les scénaristes de la Terre (et c’est tant mieux). Sauf que ce Marty Mauser fictionnel n’est et ne restera qu’un ersatz agaçant d’un Rastignac ou d’un Lucien de Rubempré, d’un Henry Hill ou d’un Eddie Adams (mais sachant manier, c’est vrai, la raquette de ping-pong avec une folle dextérité : à chacun son attribut, sa particularité), et dont les mésaventures finissent par lasser tant elles s’enchaînent, ou plutôt s’empilent, avec trop d’opiniâtreté.

Marty Supreme

Habile hâbleur, pongiste hors pair, escroc mais pas trop, Marty se démène comme un diable pour aller de l’avant. Pour sublimer sa condition de vendeur de chaussures. Pour être "quelqu’un". On sent battre chez lui cette peur permanente du déclassement sous la surface de l’arrogance et de la tchatche, et la réussite, qu’il convoite tant, semble n’être jamais un état stable, plutôt une ligne de crête. De ses erreurs et ses égarements, le destin, en guise d’enseignement et de rédemption, daignera lui accorder la "récompense ultime" de la vie : être père (tu parles d’un cadeau, tu parles d’une morale…). Après les rapports fraternels électriques de Good time et la fièvre existentielle de Uncut gems, Safdie déplace son regard vers un nouveau territoire, mais toujours avec cette nécessité d’électriser le moindre fait, le moindre geste et la moindre ligne de dialogue : celui de la filiation contrariée, empêchée par la soif de renommée et de succès.

La caméra suit Marty comme une forcenée. Le chaos visuel n’est plus, ici, une grammaire filmique qui reflèterait les démons intérieurs de Marty qui le condamnent au mouvement, à la pulsion, à l’obligation de consécration. Il devient un moyen de combler un récit qui laisse un sentiment de vacuité ; un sentiment de n’aller nulle part, ou alors pas très loin. Or le cinéma, même nerveux, a besoin de contrastes pour fonctionner et, à force de s’ébrouer, le film s’épuise. À force de hurler, il ne dit plus grand-chose. Safdie semble avoir peur du silence (on n’arrête pas, dans Marty Supreme, de causer, de jacasser, de déblatérer, de brailler, de crier…), peur aussi de l’apaisement et de la respiration.

Le scénario accumule les situations rocambolesques sans construire de véritable arc dramatique, et on assiste moins à une trajectoire qu’à une succession d’épisodes compartimentés (tournoi à remporter, police à semer, actrice à séduire, chien à récupérer, nabab à amadouer, honneur à laver…). L’inarrêtable impétuosité remplace, chez Safdie, le simple désir de raconter. Marty Supreme hésite constamment entre portrait intime frénétique et fresque satirique. Ou bien critique du rêve américain ? Ou étude psychologique d’un imposteur ? Chronique d’une Amérique des années 50 en pleine mutation ? Le film sous-entend ces pistes sans parvenir à les agréger en un tout organique.

Et puis tout est là pour donner l’illusion de la modernité, de l’urgence : un montage syncopé, une partition très eighties de Daniel Lopatin enveloppant le film d’un vernis rétro-contemporain, et un Timothée Chalamet survolté, manifestement hyper-investi. Trop, peut-être. Sa performance est physique, engagée, mais comme prisonnière d’un cadre ne lui permettant pas de varier les registres (et on lui préfèrera les belles interprétations, plus nuancées, de Gwyneth Paltrow et d’Odessa A’zion). Marty Supreme est un film parfois grisant, parfois frustrant. Son final tente bien, in extremis, de réinjecter de l’émotion et de la gravité dans cette cavalcade cacophonique, et vient rappeler que derrière le bateleur se cache, peut-être, un homme vulnérable cherchant à devenir un Mensch., un vrai. Mais ce rappel arrive trop tard : lorsque le silence advient et que l’émotion affleure, le film s’est depuis longtemps dissout dans ses excès.
 

Josh Safdie sur SEUIL CRITIQUE(S) : Good timeUncut gems.

Marty Supreme
Tag(s) : #Films

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