Il y a des amours qui naissent d’un simple regard échangé. Celui que raconte Le son des souvenirs trouve son origine dans un frémissement plus singulier. Entre Lionel et David, ce n’est pas la vue qui déclenche l’étincelle, mais l’ouïe. Dans ce bar plein de conversations vives et de rires bruyants, Lionel entend soudain quelqu’un fredonner une mélodie que son père lui chantait autrefois, le soir, sur le perron de leur maison en bois isolée dans la campagne du Kentucky. Une chanson comme un fil invisible lancé entre l’enfance et le présent, le désir et le passé. Intrigué, Lionel se retourne, se lève, s’approche. David est au piano, de dos. Le son des souvenirs tient ainsi, tout entier, dans ce mouvement : un homme attiré par une voix, une mémoire convoquée par une note et un amour qui s’annonce.
Adapté d’une nouvelle de Ben Shattuck (La forme et la couleur des sons), le film déploie une matière romanesque d’une grande délicatesse. L’histoire commence comme une promesse lumineuse aussitôt contrariée : la Première Guerre mondiale arrache Lionel et David à leur ébauche de bonheur, envoyant David sur le front en Europe. Ce départ imprime à l'histoire une dissonance dont l’écho, des années après, viendra briser une vie. Quand David revient, il revient altéré, comme si la guerre avait déplacé en lui quelque chose. C’est alors que le film se transforme en voyage. Tous deux passionnés de musique (Lionel pour le chant, David pour la collecte et la composition), ils entreprennent de parcourir le Maine afin de recueillir, de village en village, les chansons folkloriques menacées par l’oubli. Cette initiative est à la fois ethnographique et sentimentale. C’est préserver un patrimoine musical ; c’est retenir ce qui s’efface ; c’est graver, sur des bobines de cire, les traces fragiles d’un temps qui ne sera plus. En enregistrant ces voix anonymes, Lionel et David enregistrent aussi leur propre histoire, cherchant dans la tradition populaire une forme d’ancrage, une continuité, une preuve de leur relation face au chaos du siècle (qui, inéluctablement, rattrapera David).
Le film a quelque chose d’une peinture contemplative, il est à la fois serein, poignant et amer, et il excelle toujours à capter une sorte d’élémentaire. Il y a par exemple une scène magnifique, très courte, où David ramasse, avec affection, les plumes qui s’échappent de l’oreiller déchiré de Lionel. Attention minuscule, presque dérisoire, mais qui dit la volonté de rassembler ce qui se disperse, de prendre soin de cet autre à qui l’on tient. On pense bien sûr au Secret de Brokeback Mountain pour la représentation d’un amour masculin confronté aux normes et à la clandestinité, et à Sur la route de Madison pour cette manière de faire affleurer, des décennies plus tard, le souvenir d’une passion que le temps n’a pas complètement éteinte. Le prologue où Lionel, bien après les événements, voit ressurgir avec une netteté douloureuse l’authenticité de son amour pour David, possède cette même qualité mélancolique : l’amour n’est peut-être jamais aussi pur que lorsqu’il appartient au passé.
La mise en scène, discrète mais toujours d’une parfaite précision esthétique, magnifie autant les acteurs que les paysages, des étendues hivernales de l’Amérique du Nord aux lumières italiennes lorsque le récit s’aventure à Rome. Paul Mescal et Josh O’Connor sont au sommet de leur sensibilité et de leur charme (tendresse des regards, retenue des corps, fragilité assumée). Ils composent un couple d’une évidence folle en ne jouant jamais l’emphase, le mélodramatique. Et pourtant, c’est peut-être là que le film suscite une légère frustration. À force de retenue, d’élégance et de pudeur, Le son des souvenirs manque parfois d’audace, d’élan charnel, d’un débordement qui viendrait fissurer la surface polie de l’ensemble. La sensualité demeure suggérée plus qu’incarnée, le désir, bien que palpable, est comme réservé, mesuré, et on aurait voulu que le film ose davantage l’excès, la brûlure.
La seconde partie, centrée sur l’errance existentielle et amoureuse de Lionel entre Rome, Oxford et son retour en Amérique, perd un peu de l’intensité émotionnelle qui irriguait la première. Comme si, en se détachant du noyau formé par le duo initial, le récit se dévitalisait. La romance entre Lionel et David, bien que constituant l’amorce narrative, n’est pas à proprement parler le sujet principal du film : ce qui importe au fond, c’est ce qui persiste dans la mémoire lorsque la présence de l’autre s’est dissipée. Car Le son des souvenirs est avant tout un film sur l’absence, un film sur le manque. Sur ceux qui sont encore là. Sur ce qu’il restera de nous. Sur l’empreinte laissée d’un amour empêché.
En recueillant les chansons d’autrefois, Lionel et David tentent, à leur façon, de conjurer l’oubli. Mais le film nous rappelle que toute entreprise de conservation est aussi une reconnaissance de la perte. La musique devient alors cet instant paradoxal où la disparition se fait présence, où l’ombre (l’au-delà) prend voix. Il y a, dans Le son des souvenirs, une mélancolie persistante, une douceur entêtante qui s’insinuent longtemps après la projection. Hermanus ne cherche ni le grand geste cinématographique ni le pathos appuyé. Il préfère la note tenue, la nuance, les résonances. Et c’est peut-être là, dans cette attention aux vibrations les plus infimes du sentiment, que réside la véritable beauté du film : dans cette conviction que l’amour, comme la musique, ne s’abolit jamais tout à fait, continuant de résonner quelque part dans le souvenir de ceux qui, jadis, l’ont entendu.
Oliver Hermanus sur SEUIL CRITIQUE(S) : Moffie.
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