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La secrétaire

Sorti en juin 2003, un peu en douce et sans vraiment faire parler de lui (certes, la presse est en majorité conquise, mais le public préfèrera bouder son plaisir), La secrétaire de Steven Shainberg est de ces films discrets qui, derrière son apparente singularité (une relation sadomasochiste entre une jeune secrétaire et son patron), déploie une méditation touchante et troublante sur la marginalité, sur le désir et, surtout, sur la difficulté d’exister lorsqu’on se sent irrémédiablement "à côté". Lee Holloway et E. Edward Grey ne sont pas simplement des personnages atypiques, ils sont assurément, véritablement, profondément paumés. Pas au sens d’un égarement passager, mais dans une errance existentielle, une incapacité à s’inscrire dans les cadres attendus.

Lee sort d’un hôpital psychiatrique, marquée par des comportements d’automutilation qui disent moins une pulsion de mort qu’un besoin désespéré de sentir quelque chose, de s’éprouver dans un monde qui lui échappe. Edward, lui, est un homme rigide, prisonnier d’une morale intériorisée qui le pousse à refouler ce qu’il est au point de se nier lui-même. Ce qui frappe d’emblée, c’est que le film ne cherchera jamais à, disons, "corriger" ses personnages (on s’amusera bien sûr des deux sens que ce verbe porte en lui). Il ne s’agit pas d’un récit de guérison au sens classique, ni d’une réintégration dans la normalité. Au contraire, La secrétaire, loin de sombrer dans la gaudriole (dix ans plus tard, Cinquante nuance de Grey viendra passablement galvauder la représentation des codes SM au cinéma et en littérature), prend le parti de considérer que la norme est le problème, et pas la solution.

La société qui entoure Lee est saturée d’injonctions à la conformité (une mère étouffante, une sœur parfaite, une banlieue proprette, un fiancé convenable mais fade), et tout semble indiquer (lui imposer) le chemin à suivre : travailler, se marier, se fondre dans un moule rassurant. Mais Lee, malgré ses efforts, ne parvient jamais à s’adapter. Il y a chez elle une maladresse fondamentale, une étrangeté irréductible. Edward, de son côté, incarne une autre forme de dissemblance : celle de l’homme qui pourrait, en apparence, parfaitement s’intégrer, mais rongé de l’intérieur par une inadéquation entre ce qu’il est et ce qu’il croit devoir être. Sa rigidité n’est pas une force, mais une armure. Il se cache derrière des règles, une posture professionnelle austère, une maîtrise obsessionnelle. Pourtant, cette façade se fissure dès lors que son attirance pour Lee affleure.

La secrétaire

La beauté (décors saturés de couleurs et de textures, musique enveloppante d’Angelo Badalamenti, mise en scène élégante de Shainberg…) et même la tendresse du film résident dans la rencontre de ces deux solitudes (Maggie Gyllenhaal et James Spader, sans des rôles plutôt casse-gueule, savent constamment être drôles, justes, intenses et bouleversants, et Spader en particulier avait déjà tâté de ce registre-là dans le Crash de Cronenberg). Leur relation dominée/dominant, souvent réduite à son aspect évidemment sulfureux (visible dès la première séquence), est en réalité une tentative maladroite, mais sincère, de créer un espace où ils pourraient enfin être eux-mêmes. Où ils auraient leur place et inventeraient leurs propres règles. Ce qui pourrait être perçu comme une déviance devient, paradoxalement, une forme de communication authentique.

Le sadomasochisme, dans ce contexte, n’est pas un simple motif provocateur (le film est plutôt avare en scènes disons olé olé, et décevra celles et ceux venus d’abord se rincer l’œil). Il devient un langage. Là où les mots échouent, où les conventions sociales enferment, le corps prend le relais. La douleur, la contrainte, l’humiliation même, tout cela est codifié, consenti et, surtout, compris par les deux parties. C’est une manière, pour Lee, de canaliser son chaos intérieur. Et, pour Edward, de donner forme à un désir qu’il ne sait pas autrement exprimer. Mais ce fragile équilibre est constamment menacé par la pression sociale. Ainsi, Lee accomplira un geste radical en refusant ce retour à la normalité. Sa détermination, lors de la scène où elle reste assise, immobile, défiant le temps et le regard des autres, est une pure affirmation d’existence (en plus d’être une preuve d’amour).

Ce qui rend La secrétaire si attachant, c’est qu’il ne juge jamais ses personnages. Shainberg les regarde avec une forme de bienveillance lucide, reconnaissant à la fois leur vulnérabilité et leur capacité à inventer une manière d’être au monde. Dans une société obsédée par l’adaptation et la performance, Lee et Grey apparaissent comme des figures presque subversives. Non pas parce qu’ils transgressent des "tabous", mais parce qu’ils refusent de se laisser définir par des standards qui les excluent. Le film pose alors une question passionnante : et si la véritable folie résidait dans l’effort constant pour rentrer dans des cases qui ne nous correspondent pas ? En cela, La secrétaire dépasse largement son sujet apparent. Il devient une fable étrange et poignante sur la marginalité, sur le droit à la différence et sur la possibilité (fragile, imparfaite, mais réelle) de trouver, même en dehors des normes, une forme d’équilibre.

La secrétaire
Tag(s) : #Films

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