Monument du récit national français, la vie et l’œuvre de résistance de Jean Moulin ont finalement été peu portées à l’écran (on retiendra, en particulier, deux téléfilms, dont un réalisé par Yves Boisset en 2002). C’est László Nemes, choisi par le producteur Alain Goldman pour mettre en scène le scénario d’Olivier Demangel, qui porte donc l’immense responsabilité de raconter Moulin pour la première fois au cinéma. Ici, pas de carrière préfectorale, pas de réunions clandestines en cascade : le film rejette le biopic institutionnel pour se concentrer sur son arrestation, sa détention et sa confrontation avec Klaus Barbie. Car ces séquences, sans doute les plus "mythifiées" de la vie de Moulin (on ne sait pas grand-chose sur ses dix derniers jours d’emprisonnement, les Allemands n’ont rien consigné des interrogatoires et presque personne n’a recroisé Moulin), n’avaient jamais été filmées. On les connaît par les récits et les commémorations, pas par l’image.
Nemes filme Moulin avec la même obstination que dans Le fils de Saul, celle d’être au plus près de son personnage et d’enfermer le spectateur dans des espaces réduits et sans échappatoires (la prison Montluc et le siège de la Gestapo). La structure du film repose sur une sorte de gradation dans l’effroi, et c’est sans doute ce que le film réussit le mieux, en dépit d’une première partie au rythme mou, à l’académisme qui affleure et aux dialogues pas toujours inspirés. Les interrogatoires polis, presque courtois, laissent place à la menace, puis à la violence physique, puis à la lente destruction d’un corps et d’un visage. Nemes avance par palier. Le film se resserre peu à peu, passant du duel verbal entre Moulin (Gilles Lellouche) et Klaus Barbie (Lars Eidinger) aux intimidations et aux coups.
Moulin se tait, et en mourra, mais le film refuse de le sanctifier (malgré les inévitables photos d’archives avant le générique de fin). Pas de grands discours, pas de regard tourné vers la lumière (si l’on excepte cette conclusion, assez ridicule il faut l’avouer, dans le train), pas de musique pour souligner le sacrifice. Lellouche, qui prête ses traits à Moulin, joue la fatigue, la faillibilité, l’obstination plus que la bravoure (face à lui, Eidinger incarne Barbie avec la froideur d’un fonctionnaire de la cruauté, méthodique et parfois presque las). Moulin est un homme qui tient parce qu’il ne peut pas faire autrement, ou parce qu’il a décidé, une fois pour toutes, de ne pas parler, quitte à tenter de se suicider.
Reste la question que pose tout film sur la torture : comment la filmer sans s’y complaire (qu’on se rappelle La passion du Christ) et sans l’esquiver ? Nemes, héritier d’un cinéma qui se méfie de l’image-spectacle (Melville, Bresson, Haneke), choisit la retenue. Il garde la caméra près des visages, sur les respirations hachées et les regards paniqués, et ne cède jamais dans le sadisme. Entre l’horreur frontale et le hors-champ (choix cornélien s’il en est, et dont ce plan où l’on force Moulin à regarder ses compagnons se faire torturer offre la synthèse), Nemes trouve un équilibre honorable, mais cet équilibre reste en deçà, très en deçà de ce qu’a réellement enduré le résistant (il suffit de se renseigner sur les sévices infligés à Moulin pour mesurer l’écart). Car en renonçant à montrer ce que subit le corps, le film ne parvient pas davantage à faire éprouver ce que traverse l’esprit : la tentation de parler, la peur permanente de l’effondrement et de la douleur.
C’est finalement le côté un rien scolaire de l’ensemble qui pourra laisser sur sa faim. Tout est en place : la reconstitution, l’interprétation, le respect de l’histoire et de la mémoire. Le film se tient, il est digne, il ne trahit rien, et c’est sans doute ce qui lui manque : un peu de désordre, de risque. Là où Le fils de Saul bousculait le regard par sa radicalité formelle et émotionnelle, Moulin semble contraint par le poids de son sujet et la crainte de mal faire (et par une production TF1 ?). Nemes, qui nous avait habitués à l’inconfort, signe une œuvre sérieuse et appliquée, au point de ressembler à un devoir remarquablement rendu. Un beau film de mémoire, certes, mais qui honore son héros sans jamais vraiment le faire revivre.
László Nemes sur SEUIL CRITIQUE(S) : Le fils de Saul.
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