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Her private hell

Nicolas Winding Refn semble, désormais, vouloir pousser à son paroxysme une démarche stylistique qu’il explore depuis Only God forgives : faire du cinéma une expérience sensorielle où les couleurs, les corps, les sons et les espaces prennent définitivement le pas sur quelque narration que ce soit. Dix ans après The neon demon (et après deux séries chez Amazon et Netflix), le cinéaste danois revient sur grand écran avec un film qui n’est rien d’autre que le rabâchage ultime de ses obsessions esthétiques et scénaristiques. Une métropole futuriste noyée dans la brume, une jeune femme en quête de son père, un soldat américain lancé à la recherche de sa fille et une figure meurtrière insaisissable composent les fragments d’un récit labyrinthique.

Winding Refn possède évidemment un univers visuel reconnaissable entre mille et une liberté formelle qui lui permet de s’affranchir de la moindre convention (mais pour quel bénéfice et quelle évolution, en vérité ?). Pourtant, derrière l’ultra-sophistication des images, le film peine à faire naître une émotion, à provoquer le feu, Her private hell donnant l’impression de ne contempler, sur presque deux heures, que sa propre superbe. Certes, Winding Refn sait jouer d’ambiances baroques où les néons, les silhouettes et les architectures semblent flotter dans un espace détaché du réel. La photographie de Magnus Nordenhof Jønck privilégie les contrastes colorés et les compositions transformant chaque plan en tableau. Certaines séquences possèdent une puissance plastique incontestable, c’est vrai, mais cette beauté, aussi travaillée soit-elle, perd de son impact lorsqu’elle n’est plus soutenue par une intention dramatique claire (du moins intéressante). Ici, les images existent en dehors de toute nécessité, comme si le film se contentait d’accumuler des visions sans leur donner de véritable progression.

Winding Refn et son coscénariste Esti Giordani tissent plusieurs fils au sein d'un même récit, mais échouent à leur donner une cohérence suffisante. La quête d’Elle, les agissements de la figure paternelle, le parcours de Private K et la menace qui plane sur cet univers clos sont reliés par une logique davantage associative que narrative. Le mystère n’est pas un problème en soi (Refn a souvent construit ses films sur les silences, les ellipses et les ambiguïtés) : le souci vient plutôt de l’absence d’éléments et d’une logique symbolique un tant soit peu identifiable. Les personnages n’arrêtent jamais d’échanger des phrases solennelles ou énigmatiques sans que ces mots éclairent nécessairement leurs motivations. L’opacité, au lieu de nourrir la curiosité, finit très vite (un quart d’heure à peine) par instaurer une distance empêchant toute adhésion.

Et puis Winding Refn a toujours entretenu un rapport plus que particulier à la durée, capable de transformer une attente en expérience hypnotique (c’est particulièrement le cas dans Too old to die young et Copenhagen cowboy). Her private hell reprend une temporalité étirée, mais sans parvenir à lui donner une tension intérieure. Les scènes s’allongent, les regards s’éternisent et les personnages traversent les décors avec une lenteur qui ne produit aucune attente de notre part. Les quelques accès de violence, ou ces quelques instants où l’intrigue semble enfin se resserrer, arrivent de manière trop espacée pour susciter constamment l’intérêt. Le film ne fait que tourner autour de son propre mystère plutôt que de nous y plonger complètement.

Pour finir, il faut bien sûr évoquer la musique de Pino Donaggio. Associé aux grandes œuvres de Brian De Palma, Donaggio a composé ici une suite d’envolées orchestrales et de motifs romantiques (ou inquiétants) donnant parfois aux images une ampleur que la mise en scène seule ne parvient pas à produire. Mais Donaggio, in fine, est lui aussi victime des limites du film. Ses interventions ne cessent de revenir sur des effets d’emphase similaires, soulignant l’implacable répétition des situations plutôt que leur développement. Elle devient ainsi l’un des (rares) éléments à retenir l’attention, rappelant ce que le film aurait pu accomplir avec un scénario travaillé et convaincant.


Nicolas Winding Refn sur SEUIL CRITIQUE(S) : Bronson, Valhalla rising, Drive, Only God forgives, The neon demon, Too old to die young, Copenhagen cowboy.

Her private hell
Tag(s) : #Films, #Cannes 2026

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