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The shards

Adapter Bret Easton Ellis à l’écran a toujours quelque chose du pari impossible. D’une gageure. Son œuvre repose sur un style dépouillé, une distance ironique et une façon très particulière de regarder le monde à travers des personnages aussi fascinants que tourmentés. Avec The shards, Ryan Murphy s’attaque à l’un des textes les plus personnels, avec Lunar park, de l’écrivain : plus de 600 pages à la fois autobiographiques et fictionnelles, horrifiques et profondément analytiques, à travers lesquelles Ellis revient sur son adolescence dans le Los Angeles chic du début des années 80. La série reprend ce matériau de base pour en faire un thriller en neuf épisodes peuplé de lycéens fortunés, de désirs troubles, de drogues, de mensonges et d’un mystérieux tueur en série surnommé le Trawler.

Sur le papier, l’association entre Ellis et Murphy paraît évidente (on s’étonne même qu’elle n’ait pas eu lieu plus tôt). Ces deux-là partagent un goût prononcé pour les apparences luxueuses, les personnages ambigus et inquiétants, et les milieux où la beauté côtoie constamment le grotesque et la violence (on attend toujours, d’ailleurs, une adaptation digne de ce nom de Glamorama). La série aurait donc pu constituer une rencontre idéale entre l’écriture clinique d’Ellis et l’exubérance de Murphy. Elle l’est parfois, idéale, mais seulement parfois. Car si The shards réussit à s’approprier le Los Angeles de 1981 (avec ses vêtements, ses décors, son ambiance, sa musique…), elle éprouve davantage de difficultés dès qu’il s’agit de restituer ce qui faisait la véritable singularité du roman : son rapport contrarié à l’homosexualité (qu’Ellis mettra des années à accepter tout en critiquant l’esprit communautaire), sa construction autour d’un narrateur dont il faut pouvoir remettre en question la parole, et surtout cette sensation selon laquelle la menace n’est peut-être que le prolongement des obsessions et frustrations du jeune Bret Easton Ellis, écrivain en devenir.

À l’instar de Moins que zéro et Les lois de l’attraction, The shards est un portrait féroce d’une adolescence privilégiée qui n’a pas grand-chose d’idyllique. Bret et ses amis évoluent dans un univers où les adultes sont absents. Les parents existent bien sûr (les trois seuls que nous verrons dans la série sont, du reste, les personnages les plus réussis de la série, en particulier ceux incarnés par un Wes Bentley et un Jordan Roth mémorables), mais ils interviennent rarement dans la vie quotidienne de leurs enfants. Ceux-ci peuvent boire, se droguer, avoir des relations sexuelles et se mettre en danger avec une facilité déconcertante. Ce monde sans véritable surveillance crée une impression de liberté absolue. Pourtant, cette autonomie ressemble sans cesse à un abandon (un vide, une absence) mâtiné de paranoïa (très présente dans le roman, et en général dans tous les romans d’Ellis).

The shards

Le Trawler n’apparaît pas dans un environnement sain qu’il viendrait soudain "contaminer", puisque sa violence ne va faire qu’exacerber quelque chose qui existait déjà (un milieu obsédé, régi par le sexe, la domination et la transgression). La série conserve ainsi l’une des thématiques les plus récurrentes dans l’œuvre d’Ellis : le Mal n’est jamais totalement extérieur à nous. Le roman possède une forte dimension réflexive : l’homme adulte qui raconte son adolescence revient sur un passé qu’il ne peut, bien sûr, restituer de façon parfaitement objective. La mémoire devient alors une matière malléable susceptible d’être recomposée, embellie ou déformée par ce que l’écrivain est devenu entre-temps. Cette particularité donne au roman une dimension évidemment intéressante : si la mémoire devient une fiction, que reste-t-il de la vérité ?

En supprimant ou en réduisant une partie de cette profondeur introspective, l’adaptation privilégie davantage la "réalité" des événements. Le mystère devient moins intense, les menaces plus identifiables et les rebondissements plus attendus. Chez Ellis, ce qui importe n’est pas uniquement de savoir ce qui s’est réellement passé (ou de connaître l’identité du Trawler), c’est de comprendre pourquoi le narrateur éprouve le besoin de raconter les choses de cette manière. C’est précisément là que la série perd une partie de sa substance. Murphy sait évidemment construire une scène, choisir une chanson et créer une image choc au moment opportun. Sur ce terrain, The shards est souvent efficace. Le problème est que cette efficacité devient trop souvent une faiblesse.

Murphy et Ellis lui-même (puisqu’il a participé à l’écriture et à la production de la série, on ne pourra donc pas l’exempter du semi-échec de celle-ci) ont tendance à accentuer les aspects les plus immédiatement "fonctionnels" du récit : les relations conflictuelles, les révélations, les fêtes et la futilité (l’épisode avec l’émission de danse, totalement inutile), les secrets et les moments volontairement provocateurs. La série privilégie ainsi le style, les faux-semblants et le suspense au détriment de la complexité du roman. La série comprend son esthétique. Elle comprend son obsession pour les surfaces, la sexualité comme instrument de pouvoir, la fascination pour la violence, le caractère artificiel de l’univers qu’elle a investi. Mais elle comprend moins bien sa littérature.
 

Bret Easton Ellis sur SEUIL CRITIQUE(S) : American psycho, The canyons.

The shards
Tag(s) : #Séries

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