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Notre salut

Septembre 1940. Alors que le régime de Vichy s’installe dans le paysage politique, Henri Marre, ingénieur de formation de quarante-neuf ans, rejoint cette administration avec l’espoir d’y trouver (enfin) la reconnaissance qu’il estime mériter. Derrière cette ambition affichée se dessine pourtant une aspiration plus personnelle : obtenir une place, donner à son existence une importance qu’elle n’a jamais eue. C’est dans cet écart, entre la grandeur proclamée des intentions et la petitesse des motivations, que réside la matière troublante du film. Plutôt que de concentrer son attention sur les figures les plus spectaculaires de la collaboration, Emmanuel Marre observe un homme tout ce qu’il y a de plus ordinaire se laissant absorber par un système génocidaire. L’Histoire apparaît alors moins comme une succession d’événements connus (avec, à leur paroxysme, la déportation de milliers de Juifs) que le résultat d’innombrables compromissions. Cette perspective interroge ainsi la facilité avec laquelle un désir de réussite peut se transformer en un renoncement moral.

Le choix d’Henri Marre comme personnage central constitue un aspect essentiel de la démarche du réalisateur : Henri était en effet son arrière-grand-père. Marre a découvert, par l’intermédiaire de sa famille, une correspondance ancienne entre Henri et sa femme, ainsi que les ouvrages politiques rédigés par son aïeul. Filmer un ancêtre compromis dans la collaboration revient ainsi à confronter l’intimité familiale à une vérité historique qui ne saurait être "neutralisée" par les liens du sang. Le cinéaste a travaillé son scénario à partir de lettres et de fragments biographiques, modifiant son regard porté sur sa propre histoire. Marre cherche à comprendre comment une existence privée s’est inscrite dans un engrenage commun, acceptant de sonder, avec lucidité, les zones les plus embarrassantes de son ascendance.

La singularité la plus frappante de Notre salut tient d’abord à son esthétique refusant les oripeaux habituels du film historique. Marre ne cherche ni à composer une fresque solennelle, ni à enfermer son récit dans une reconstitution minutieuse (dont les costumes et les décors suffiraient à garantir "l’authenticité"). Au contraire, son approche privilégie une proximité dépouillée, presque documentaire, comme si les événements se déroulaient directement sous nos yeux. Les cadrages tremblés, les éclairages parfois crus et les musiques anachroniques (le contraste entre Life is life d’Opus et les photos d’archives de foule galvanisée défilant à l’écran est saisissant) donnent aux scènes une sorte d’immédiateté accompagnant la marche du protagoniste vers les hautes sphères administratives. La forme restitue également la banalité des bureaux, des réunions et des conversations, tout en faisant affleurer, sous cette apparente normalité, une inquiétude persistante. L’horreur politique ne surgit pas, ici, dans le fracas et les harangues, mais s’installe dans les paroles et les gestes les plus anodins (par exemple s’interroger sur le nombre de gens qu’il est possible de mettre dans un wagon, calculer le volume d’essence pour le transport de passagers par camion, relever une dépense inutile à propos de l’achat de paille et de pots de chambre pour les déportés, pinailler sur le mot "ramassage"…).

Notre salut

Le film porte, par ailleurs, un regard acéré (et souvent moqueur, voire grotesque, Marre ne renonçant pas à une certaine drôlerie lors de plusieurs scènes, et on retiendra surtout ces pas de danse incongrus au son du Popcorn de Hot Butter) sur cette France de fonctionnaires sans éclat, boutiquiers dont la docilité contribua à la solidité du régime. Dans les bureaux de Vichy, la propagande se diffuse au moyen de formulaires, de comptes rendus et de procédures où chacun semble davantage préoccupé par la bonne exécution de sa tâche que par la signification de celle-ci. Cette médiocrité que Marre met en scène est celle d’une conscience bureaucratique et logistique qui se dérobe devant les implications de son propre travail. Ces employés, sans panache ni stature, cherchent à préserver leur position en se conformant aux exigences du moment, en croyant "bien faire" pour leur pays. C’est cette démission intérieure, dissimulée derrière le sérieux des fonctions, que Notre salut met en accusation.

Et si Notre salut demeure ancré dans les années sombre de l’Occupation, son propos entre néanmoins en résonance avec une époque plus contemporaine traversée par les soubresauts politiques, la fragilisation des repères collectifs et la défiance envers les institutions. Cette proximité ne repose pas sur une assimilation schématique de notre présent à Vichy. Elle naît de la mise en évidence de certains mécanismes sans cesse récurrents dans l’Histoire : désir d’ordre face aux différentes crises, fascination pour les solutions présentées comme "pragmatiques" ou répressives, tentation de sacrifier ses principes au nom d’une idéologie autoritaire… Marre a d’ailleurs expliqué vouloir se placer dans le présent de l’histoire racontée, plutôt que reconstruire le passé comme un temps définitivement séparé du nôtre.

Il est tout de même à noter, pour finir, que Notre salut demande une réelle disponibilité de la part du spectateur. Sa durée importante, son attention aux échanges administratifs et son refus de dramatiser artificiellement chaque étape de la trajectoire sociale (et amoureuse, le film est aussi l’histoire d’un couple et d’une séparation) d’Henri peuvent donner, à certaines séquences, une apparence de bloc de rudesse et de lenteur (le film a quelque chose de The brutalist). Notre salut ne propose ni consolation facile ni résolution morale rassurante (la fin, magnifique, voit Henri au milieu d’un champ de maison en ruines avec un enfant, confié par sa mère, et peut-être cet enfant est-il celui qu’il fût…). Il laisse plutôt subsister une question, dont le titre dit l’ironie : peut-on prétendre "sauver" un pays en mettant son efficacité au service d’un pouvoir ayant fait une croix sur ses valeurs républicaines ? Par l’originalité de sa forme et la précision de son regard, Notre salut fait naître une réflexion passionnante sur les responsabilités de chacun et la vulnérabilité de nos consciences face aux séductions du pouvoir.
 

Emmanuel Marre sur SEUIL CRITIQUE(S) : Rien à foutre.

Notre salut
Tag(s) : #Films, #Cannes 2026

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