D’abord des beats, sons pulsés, hachés, transes électro, désert à l’infini. Et ils sont là, au milieu de ce désert à l’infini, pour danser, se sublimer dans la poussière et le crachement sourd des enceintes. Ils sont ces travellers, ces femmes et ces hommes qui vont de rave party en rave party, à travers les pays, à la recherche de l’extasie des décibels. Luis est là, parmi eux, à la recherche de Marina, sa fille disparue depuis plusieurs mois. Luis est là, avec son fils Estéban, pour tenter de la retrouver, tract à la main. Ils sont là, toutes et tous, quelque part au Maroc, et quand la police démantèle la fête en cours, Luis et Estéban décident de suivre un petit groupe de teufers, sorte d’éclopés de la vie qui ne vivent que pour le son, le son pur, vers une autre rave plus au sud, plus loin, et c’est un voyage vers l’inconnu qui commence.
Un voyage pour retrouver Marina. Un voyage sans retour peut-être. Et cet inconnu qu’il faudra pouvoir accepter, pouvoir embrasser. Et à la radio on annonce des guerres, peut-être la Troisième Guerre mondiale, peut-être la fin du monde, et sur les routes il n’y a plus d’essence, et le danger guette, alors il faut s’oublier, danser puisque tout s’écroule. Ne penser qu’à la liberté des corps qui ondulent et qui chaloupent, se laissent emporter. Mais même dans cet oubli, et dans l’infini du désert, la réalité toujours vient se rappeler à vous, douloureuse et sans pitié… Si la première heure de Sirāt s’engage dans une intrigue à la trame définie, une trame disons classique (retrouver, à travers le désert marocain, la fille de Luis), la deuxième glisse vers une radicalité narrative à laquelle Oliver Laxe ne nous avait pas préparé (et ça, c’est tant mieux).
Une radicalité qui mettra à distance beaucoup de spectateurs (le film n’a pas manqué de diviser lors sa projection au festival de Cannes), et qui choquera, en bien ou en mal, au vu des évènements qui se déroulent et s’enchaînent (se déchaînent) à l’écran. Évènements que l’on sent, que l’on ressent, physiquement, et quasi débarrassés de leur fonction scénaristique, qui ne seraient plus que des saisissements et des secousses. Et qu’aucune logique, qu’aucune mesure, qu’aucune foi, ne saurait contrecarrer… As-Sirât, selon l’Islam, est un pont sur l’Enfer, "plus fin que les cheveux et plus aiguisé que les couteaux", que tout le monde doit traverser au jour du Jugement Dernier. C’est un intermédiaire entre deux choses. C’est un chemin, une voie.
Est-ce ce chemin, entre le sable et le feu, entre la terre et le ciel, que Luis et ses compagnons empruntent pour leur survie ? Et cette quête de la fille absente, et de cette fête quelque part, au loin, de devenir une quête spirituelle. De soi-même face à l’irruption de la mort. D’une victoire face à l’abîme. Car Laxe observe finalement peu le microcosme des teufers itinérants. Observation reléguée en début de film pendant une vingtaine de minutes avant que le récit ne se concentre sur le périple tortueux et périlleux de la bande, façon Salaire de la peur et Sorcerer, puis ne vire à une espèce d’abstraction risque-tout (on pense alors beaucoup au Gerry de Gus Van Sant). Et parce qu’au-delà de l’expérience de la transe techno mise en avant dans la bande-annonce, Sirāt s’ouvre en réalité à une expérience de la finitude. Du vide. D’une odyssée vers nulle part.
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