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Bugonia

Et vous, que feriez-vous, semble nous demander Yórgos Lánthimos, un sourire narquois aux lèvres ? Que feriez-vous si deux illuminés complotistes, déconnectés du réel tout en étant conscients du délabrement de notre planète, vous enlevaient parce que persuadés que vous êtes en réalité un(e) extraterrestre, un(e) Andromédien(ne) précisément, déterminé(e) à détruire la Terre (une preuve parmi tant d’autres que la fin approche : les abeilles se meurent) ? Et qu’ils exigent de rencontrer votre empereur pour négocier la paix et votre départ de notre système solaire ? Tenteriez-vous de les raisonner ? De négocier votre libération ? Entreriez-vous dans leur délire ? Seriez-vous saisi(e) d’une crise de panique ?

Voilà le genre de tuile qui tombe sur Michelle Fuller, PDG star d’une grande entreprise pharmaceutique, qui se retrouve donc attachée dans une cave, crâne rasé, couverte d’une crème blanche pâteuse et contrainte d’admettre que, oui, elle est bien une Andromédienne et qu’elle peut contacter son vaisseau pour organiser une entrevue avec son empereur. Entre absurde existentiel et angoisse métaphysique (ou serait-ce l’inverse ?), Lánthimos trouve avec Bugonia un terrain de jeu idéal, propice à son exploration sans concession de la nature humaine coincée dans ses mécaniques de pouvoir (La favorite), de contrôle (Canine, Mise à mort du cerf sacré) et de sentiments (The lobster, Pauvres créatures).

Sur un scénario de Will Tracy adaptant à sa sauce Save the green planet!, film sud-coréen sorti en 2003, Lánthimos déploie son style incisif et esthétique habituel où, en un huis clos parano à trois personnages, il donne à rire (et à s’interroger) d’un certain état du monde. Un monde malade ayant atteint son point de non-retour, qui va à sa perte et qui s’en fout. Un monde clivé où le dialogue et les débats n’existent plus. Un monde où les divisions et replis idéologiques imposent désormais leur toute-puissance, n’amènent qu’à la discorde (ici entre ce qui pourrait être les deux extrémités du spectre social : d’un côté des crétins conspirationnistes et pauvres, de l’autre la chantre d’un capitalisme décomplexé et ultrariche), discorde dont Lánthimos inverse ici, sans cesse, les rapports d’emprise et physique, et psychologique (qui a la main, qui subit, qui va s’en sortir, qui est qui, ou plutôt qui est quoi…).

À la manière d’un Lars von Trier, voire d’un Peter Greenaway de la grande époque, plus grand-chose ne semble arrêter Lánthimos dans l’expression de sa noirceur comique et de son ironie cruelle vis-à-vis du genre humain. Et, en l’état, Bugonia est sans doute son film le plus violent graphiquement : ici on électrocute, on torture, les têtes explosent ou tournoient dans les airs… On adhèrera à la chose ou on la rejettera en bloc, bien sûr (Lánthimos, depuis ses débuts, ne fait guère dans le consensus critique), tant Lánthimos, une fois encore, tend le bâton pour se faire battre (sophistication extrême de la mise en scène, personnages peu aimables, musique mi-expérimentale mi-baroque que d’aucuns trouveront pompeuse…). D’autant que la conclusion de Bugonia, radicale, se prête elle aussi à la controverse : l’humanité, irrécupérable, a fait son temps. Se pose alors la question suivante : la préservation de nos écosystèmes doit-elle inévitablement passer par notre éradication, ou est-il encore possible d’aller contre la toxicité que nous représentons pour notre planète ?


Yórgos Lánthimos sur SEUIL CRITIQUE(S) : The lobster, Mise à mort du cerf sacré, La favorite, Pauvres créatures, Kind of kindness.

Bugonia
Tag(s) : #Films

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