Autofiction devait être, à en croire son titre autant qu’aux déclarations qui l’entourent, le grand geste de mise à nu de Pedro Almodóvar. Un film où le cinéaste regarde en face (mais "ressasse" conviendrait mieux à la chose) ses obsessions, ses regrets et ses contradictions par les filtres du mélodrame et du romanesque. À la place, on découvre une œuvre qui ressemble moins à une confession qu’à une répétition, du radotage. Un miroir tendu à lui-même, mais déjà utilisé tant de fois qu’il ne renvoie plus qu’une image usée, terriblement émoussée. Un cinéma exsangue d’un cinéaste encroûté depuis des années dans sa zone de confort. Un piteux pot-pourri, en quelque sorte. Et dans pot-pourri, ne l’oublions pas, il y a pourri.
Le film met en scène Raúl, cinéaste vieillissant en panne créative, qui transforme les drames de ses proches en matière narrative, tandis qu’une autre intrigue suit Elsa, réalisatrice dont l’existence finit par apparaître comme une projection du premier. L’idée est séduisante bien sûr : brouiller les frontières entre créateur et créature, autobiographie et invention, douleur vécue et douleur racontée. Sur le papier, Autofiction semble vouloir prolonger les questionnements de Douleur et gloire, sauf qu’il ne cesse de signaler qu’il interroge l’acte artistique au lieu de créer une mise en abyme pour le déconstruire. Cette insistance finit par produire l’effet inverse recherché : au lieu de l’émotion, elle engendre démonstration et profond ennui.
Ce n’est pas nouveau : Almodóvar, depuis longtemps, mélange un peu (beaucoup) de sa vie à ses films. La mauvaise éducation portait déjà ses fantômes personnels ; Étreintes brisées réfléchissait au cinéma comme espace de reconstruction ; Douleur et gloire faisait du vieillissement du cinéaste un état des lieux mélancolique de sa vie. Mais dans ces films, le "moi" n’était jamais vraiment une fin en soi. Il servait à atteindre autre chose : mémoire collective, désir, création, perte, corps qui s’épuise… Ici, le mouvement semble se refermer sur lui-même. Autofiction tourne autour d’Almodóvar comme une planète autour de son soleil, jusqu’à donner la sensation que le monde extérieur n’existe plus. Cette fermeture se ressent d’ailleurs dans l’écriture des personnages secondaires, souvent réduits à des fonctions pratiques destinées à nourrir la crise du créateur (les proches deviennent matériaux, instruments, alibis, et les relations simples commentaires sur le processus artistique). À force de vouloir questionner l’éthique de l’autofiction (jusqu’où peut-on exploiter sa vie ou celle des autres pour créer ?) le film finit par reproduire ce qu’il prétend examiner sans jamais vraiment le mettre en danger.
Visuellement, on retrouve évidemment tout ce qui fait la signature d’Almodóvar : couleurs vives et saturées, intérieurs composés comme des tableaux, goût intact pour l’artifice assumé. Mais, là encore, quelque chose s’est figé (mais depuis un bon moment, en vérité). Jadis, cette sophistication créait une espèce de réaction, un dialogue avec la violence des sentiments projetée alors à l’écran. Aujourd’hui, elle enferme tout dans une joliesse déréalisante, sans âme. Le plus étonnant est qu’Autofiction survient à un moment où Almodóvar semble éprouver les limites de son art, évoquant une fatigue à l’égard de ses propres thèmes et le besoin d’autres horizons créatifs. Cette lassitude affleure dans le film, mais n’est jamais transformée en véritable remise en question. On perçoit l’épuisement, on attend le point de rupture ; ils n’arriveront pas. Et ce n’est pas ce dernier quart d’heure, où la tension narrative monte soudain d’un cran (et vient littéralement nous réveiller), qui va changer quelque chose au naufrage.
Au demeurant, peu de cinéastes de cet âge continuent à sonder leurs obsessions et doutes artistiques avec une telle obstination, se jouant du dédoublement (voire du triplement) des temporalités, des lieux et de ses personnages. Il existe dans Autofiction une certaine honnêteté inquiète, presque désespérée : celle d’un auteur qui se demande s’il lui reste encore quelque chose à raconter. Et la réponse, en tout cas pour les spectateurs, est autant cruelle que sans appel : c’est non ! Au fond, le film donne l’impression d’un artiste ne sachant plus contempler que son musée intérieur. Les œuvres sont là, magnifiques pour certaines, mais derrière les vitrines, la vie, la folie, la transgression, la passion, circulent moins intensément qu’autrefois. C’est donc ce que suscitera Autofiction : la déception profonde de voir un cinéaste, qui a su si souvent transformer ses blessures en vertiges esthétiques et existentiels, se perdre dans le labyrinthe de sa légende (du moins de son œuvre), devenue non plus un musée, mais bien un mausolée. Un tombeau.
Pedro Almodóvar sur SEUIL CRITIQUE(S) : La mauvaise éducation, Étreintes brisées, La piel que habito, Les amants passagers, Julieta, Douleur et gloire, La voix humaine, Strange way of life, La chambre d'à côté.
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