Avec La mauvaise éducation, sorti en 2004, Pedro Almodóvar signait sans doute l’un de ses films les plus personnels, l’un des plus âpres et des plus sombres aussi, et l’un des plus vertigineux sur le plan narratif (Almodóvar aura écrit, sur plus de dix ans, pas moins de vingt versions du scénario). Derrière sa trame mêlant désir, manipulation et passé traumatique, le film s’impose comme une œuvre où le cinéaste semble dialoguer avec ses propres souvenirs (ses propres démons ?) tout en questionnant la fabrication du (d’un) récit. Dès les premières minutes, une impression d’instabilité s’installe. Le film ne se contente pas de raconter une histoire, il la déplie, la replie, la transforme. Ce jeu constant entre les niveaux de fiction (scénario dans le film, mémoire réinventée, identités mouvantes) constitue, dès lors, une passionnante mise en abyme.
Almodóvar ne cherche pas à dissimuler les coutures de sa narration. À l’inverse, il les expose et les met en scène comme pour rappeler que toute réminiscence est déjà une reconstruction. Cette structure labyrinthique pourrait sembler artificielle, mais trouve sa nécessité dans le sujet même du film. L’intrigue repose sur un traumatisme d’enfance (les abus sexuels dans une école religieuse) qui ne peut être abordé frontalement sans être déformé par le temps et la honte. Le recours à la mise en abyme devient alors une manière de dire l’indicible. Plutôt que de livrer une histoire linéaire, Almodóvar choisit d’amalgamer les points de vue et les versions, comme si le réel ne pouvait émerger que dans l’écart entre les récits.
C’est ici que la dimension autobiographique du film gagne en ampleur. Bien que le réalisateur n’ait jamais présenté La mauvaise éducation comme un témoignage direct ("Ce n’est pas un film où je me confesse, même si je connais tous les personnages, tous les lieux, même si j’ai parfois été touché dans ma vie, comme eux" a ainsi expliqué Almodóvar), les échos à son propre parcours sont troublants. L’Espagne franquiste, l’éducation religieuse, la découverte du désir dans un cadre répressif : autant d’éléments qui renvoient à son expérience personnelle. Mais Almodóvar ne cherche pas à restituer fidèlement son passé. Au contraire, celui-ci est diffus, déplacé, diffracté dans les personnages qu’il met en scène. Il le stylise, le dramatise, le contamine par le cinéma. Ce n’est pas tant sa vie qu’il raconte que la manière dont sa passion pour le cinéma (le film se termine d’ailleurs sur ce mot-là, passion, qui viendra envahir tout l’écran), durant sa jeunesse et à l’époque de la Movida, lui a permis de l’inventer.
Ce geste est particulièrement visible dans le personnage d’Enrique, cinéaste et figure double qui agit comme un miroir à peine déformant du réalisateur. À travers lui, Almodóvar explore la tentation de transformer la douleur en œuvre (ce qu’il fera, quinze ans plus tard, dans Douleur et gloire), de sublimer le trauma par un imaginaire. Mais il en montre aussi les ambiguïtés. La création n’est pas seulement libératrice, elle peut aussi être une forme de duperie (en particulier chez Juan/Ángel/Zahara), voire de trahison (ici tout le monde ment, manipule et/ou cherche à posséder). Que fait-on de ce que l’on a vécu ? Le transforme-t-on en fiction pour s’en libérer ou pour en reprendre le contrôle ? En ce sens, le film interroge sa nature même : toute œuvre autobiographique n’est-elle pas, au fond, une fiction nécessaire ?
Enfin, il faut souligner la manière dont le film aborde la question de l’identité. Ici les personnages sont multiples et changeants. Rien n’est fixe, rien ne semble assuré. Les jeux de travestissement, les fausses identités, les substitutions participent à une réflexion sur la construction de soi. La mauvaise éducation est un film exigeant, un film peu aimable, parfois déroutant, mais d’une rare richesse. En mêlant fantômes et secrets, fiction et réflexion sur le cinéma, Almodóvar propose une œuvre intime (et presque exclusivement masculine) qui refuse toute transparence. Il ne s’agit pas de comprendre immédiatement, mais de se laisser traverser par les nombreuses strates du scénario, d’accepter de se perdre pour mieux saisir ce qui, dans l’art comme dans la mémoire, échappe toujours à une vérité trop simple.
Pedro Almodóvar sur SEUIL CRITIQUE(S) : Étreintes brisées, La piel que habito, Les amants passagers, Julieta, Douleur et gloire, La voix humaine, Strange way of life, La chambre d'à côté.
/image%2F0660069%2F20260413%2Fob_240442_la-mauvaise-education.jpg)
/image%2F0660069%2F20260413%2Fob_828bfa_4.png)