Pendant quarante minutes, auxquelles il faut rendre justice ne serait-ce que pour mesurer la hauteur de la chute à venir, Hope est exactement ce qu’on espérait. La mise en scène de Na Hong-jin est magistrale, le montage est nerveux, et l’angoisse et la panique s’infiltrent dans une incompréhension totale de la situation (que se passe-t-il ? Y a-t-il vraiment un monstre qui rôde ? Quelqu’un l’a-t-il vu ?) et un vacarme incessant. Ces premières séquences rappellent que Na Hong-jin sait filmer le chaos sans aucun effort (le final de The chaser, la poursuite dans The murderer, l’exorcisme dans The strangers) et avec une précision redoutable. Mais rien n’est plus douloureux qu’un chef-d’œuvre qui s’annonce, et finalement nous échappe.
Quarante minutes, donc, puis les monstres commencent à apparaître… Ces créatures, jusque-là entrevues, suggérées, tapies dans l’ombre, s’exhibent soudain en pleine lumière avec une générosité qui va se retourner contre le film. Leur rendu à l’écran évoque un jeu vidéo bas de gamme, le pire d’un catalogue d’effets spéciaux ou un film de série Z à ranger à côté de Sharknado et Cie : texture de plastique, incrustation désastreuse, mouvements confus… Na Hong-jin n’a-t-il pas retenu la leçon, celle d’Alien et des Dents de la mer ? Moins on aperçoit le monstre, plus la terreur est grande, surtout quand ledit monstre gagnerait, pour diverses raisons (techniques, budgétaires…), à ne pas être montré. Quand le spectacle cède la place à l’incrédulité totale, quand on se surprend à vouloir traquer à travers le monde les responsables de cette horreur graphique, c’est que l’esthétique a totalement dévoyé le projet.
Ça faisait pourtant dix ans que l’on guettait le retour de Na Hong-jin, scrutant la moindre rumeur de tournage (à peine un film qu’il a coécrit et coproduit, The medium, dans la veine de The strangers). Des années de patience, et voilà ce que l’on récolte de celles-ci : un film de monstres au budget confortable (Hope est le film le plus cher de l’histoire du cinéma coréen), à l’ambition XXL, mais aux intentions rabougries. Demeure l’essentiel, c’est-à-dire deux heures et demie de poursuites folles, de ruptures de tons et de genres à n’en plus finir (mais à en annihiler les effets). Fuir, se cacher, se faire rattraper, se battre, fuir de nouveau : la mécanique tourne avec une régularité de métronome, puis à vide, à peine relancée par un nouveau décor (une ville détruite, une forêt, des routes…) ou un nouveau moyen de locomotion (à pied, en voiture, à cheval…). Comme dit l’adage, le mieux est l’ennemi du bien : l’action, ici, avale tout (la poursuite finale, entre griserie et fatigue), à commencer par les personnages, réduits à des corps en cavale interchangeables, privés de failles et de matière. Plus d’évolution, seulement des yeux ébahis, des visages bouche bée et des souffles courts. On finit par envier ceux qui meurent tôt : eux, au moins, ne subiront pas le calvaire jusqu’au bout.
Et pour clore l’affaire ? Un dénouement qui s’abandonne à un gloubi-boulga spatio-écolo-sentimental façon Avatar : communion mystique, destinées tragiques, regards lourds de sagesse, monde extraterrestre qui se meurt… On croyait assister à une tragédie humaine révélée par un autre venu d’ailleurs, on se retrouve avec une métaphysique en kit (et en kitsch). Ce virage, involontairement comique, laisse entendre qu’une suite se profile. Menace ou plaisanterie, impossible de trancher. Subsiste le souvenir de ces quarante premières minutes, prodigieuses, qu’on aimerait projetées seules, en court-métrage se suffisant à lui-même. Pour le reste, Hope porte vraiment mal son nom : on y a cru, on a espéré, oui, mais pour mieux se prendre un crachat dans la gueule. Et si on retournait voir Predator et The host ?
Na Hong-jin sur SEUIL CRITIQUE(S) : The chaser, The murderer, The strangers.
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