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Moi, Daniel Blake

T’as une théorie du style complotiste, Illumaniti et tout ça, mais une théorie quand même : au moment des délibérations pour décerner la palme d’or au dernier festival de Cannes, le jury a été salement drogué. Un machin puissant dans leur bouteille d’eau ou leur coupe de champagne… Un serveur qui passait par là ou une attachée de presse volubile travaillant pour les francs-maçons… Bref, il s’est passé quelque chose pour que George Miller et sa bande décident d’honorer Moi, Daniel Blake, et c’est d’une évidence terrible quand tu vois le niveau du film cumulant, sans broncher, gros sabots, élans lacrymaux et fin putassière qui t’as donné envie de gifler ton voisin qui, lui, manifestait bruyamment les divers écoulements de sa sensibilité (dont tu es dépourvu, évidemment).

Et puis ce n’est pas très bien joué (Dave Johns se prend systématiquement la tête entre les mains dès qu’il s’agit de suggérer le désespoir, le désarroi, le désespoir et… le désespoir ?), et puis les situations s’enchaînent lourdement (tout se prévoit d’avance, de la "reconversion" de Katie jusqu’à cet affreux final dont tu te dis que Paul Laverty, le scénariste, ne va pas oser, non, il ne va pas faire ce à quoi tu penses parce que ce serait tellement minable, tellement lamentable de le faire, mais si, il le fait quand même…) sans jamais envisager le film autrement qu’une espèce de tract didactique et revendicatif à l’attention d’indignés en pagaille qui applaudiront ça les yeux mouillés (les applaudissements et les yeux mouillés sont obligatoires vu la gravité du sujet, merci).

Et puis c’est quasi le genre de film qui dessert sa cause, qui te donne envie de passer dans le camp adverse. Sujet grave donc, très grave (lire à ce sujet les propos très forts de Laverty dans le dossier de presse, finalement plus parlants que le film lui-même), mais plombé par des personnages qui n’existent exclusivement qu’en symboles (et martyrs) rigoureux de la misère moderne récitant leurs dialogues où se glissent, parfois, quelques remarques nécessaires aux airs d’explication de texte sur les aberrations (et la rigidité) du système administratif anglais en charge de l’emploi, chasseur de pauvres, traqueur de prolos et autocratique à mort (et que certains de nos chers élus verraient bien exporté en France).

Pour la réalisation, comme d’habitude (et on le sait maintenant depuis un moment), le social n’est pas soluble dans l’affèterie ni la recherche du pensé, du faire beau ("aller à l’essentiel", cette foutue caution artistique cachant mal une certaine impuissance de mise en scène). C’est du cinéma engagé passe-partout, à peine offensif (si l’on excepte la scène, bouleversante, à la banque alimentaire où Katie ne parvient plus à lutter contre la faim, la seule qui touche vraiment parce que Ken Loach, sans forcer, dit beaucoup en montrant peu), ce cinéma engagé qui fait bien, qui fait pleurer, et que l’on sacre pourtant parce que c’est du social qui est censé "redonner la parole" (?), qui "réveille nos consciences", qui est vrai, qui est dur, reflétant un état du monde si précis et implacable que le récompenser paraît aller de soi, glorieux et charitable.


Ken Loach sur SEUIL CRITIQUE(S) : La part des anges.

Moi, Daniel Blake
Tag(s) : #Films, #Cannes 2016

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