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American psycho

Adaptation ratée et sans intérêt de l’œuvre culte de Bret Easton Ellis, qui va jusqu’à la décrédibiliser parce qu’elle y expose superficiellement ses thèmes fédérateurs, en faisant conséquemment un roman complaisant et vain. American psycho (le livre) est au contraire un sommet de critique virulente d’une société (américaine) orgueilleuse, ultra-capitaliste et individualiste. Comment adapter un tel chef-d’œuvre contestataire paré d’atours sanglants et pornographiques extrêmes ? La trahison sied à certaines adaptations ; ici, c’est beaucoup plus une remise en cause de la nature même de l’ouvrage qui prévaut, très maladroitement transposé jusque dans sa forme. Car ce qui finalement gêne beaucoup dans le film de Mary Harron, c’est cette espèce d’hypocrisie esthétique dans son approche des scènes cruelles et érotiques.

Même si ce n’est pas ce qui, dans le livre d’Ellis, constitue le plus important des enjeux, elles participent, par leur caractère excessif et presque irréel, à envisager la barbarie effective de notre monde, latente (puisque plus ou moins fantasmée par Bateman) en chacun de nous, et manifeste (puisqu’ancrée dans son environnement) tout autour de nous. Cela se traduit, dans le film, par quelques scènes honteuses, quelquefois abouties (le meurtre à la hache et la partouze sur Phil Collins), le plus souvent ridicule (la poursuite à la tronçonneuse) ou moralement affligeante (le carnet de croquis).

Ce dernier exemple est représentatif de cette spécificité déloyale du film : ne pas aller jusqu’au bout, ne pas risquer la surenchère irrationnelle et désincarnée pourtant requise par le livre, ne pas filmer telles qu’ont été écrites par Ellis les scènes ultra-violentes, trop atroces pour être envisageables, trop démesurées pour être vraies. Harron préfère un moyen détourné et malhonnête : puisqu'il est entendu que Bateman rêve probablement à ce genre de visions agressives, se supposant serial killer pour échapper à un quotidien aliénant et déshumanisé, Harron expose ses meurtres et ses coucheries par le biais de dessins révélateurs de ses sombres hallucinations. Ce "faute de mieux" a tout d’une imposture par rapport aux fondamentaux d’Ellis et au respect du spectateur, fourvoyé dans une morne tromperie qui ne garde rien de la puissance dévastatrice du roman (laquelle ne méritait pas une telle aseptisation).

S’en tenant à une interprétation artificielle, plate et timide, Harron semble effrayée par l’envergure cauchemardesque et démentielle du pamphlet d’Ellis. Si les premières scènes sont réussies, fidèles au roman dans son délicieux cynisme (les cérémonies hygiéniques de Bateman, les déjeuners avec ses collègues, le rituel des cartes de visite), la suite ne s’inscrit pas dans une logique de transposition substantielle, ni même dans une quelconque relecture emblématique. Le film se regarde avec un ennui croissant et devient, pour les inconditionnels du livre, un véritable calvaire doublé d’un incommensurable gâchis.

Quelle pourrait être la meilleure adaptation d’American psycho ? Pour commencer, ne pas réduire le film à 1h30 (le livre fait plus de 500 pages), mais davantage l’étirer sur 3 heures en échafaudant une progression dans l’épouvante et dans l’obscénité. Première heure : installer les lieux, les personnages et les ambiances en insistant sur l’aspect comique et ironique clairement établit par le livre. Deuxième heure : le film devient plus dur, plus dépouillé, moins drôle, les premiers meurtres et premières scènes sexuelles apparaissent, leur côté hard et exagéré contrastant avec "l’insouciance" de l’heure précédente. Dernière heure : le film se radicalise, tirant vers l’abstraction totale, n’offrant plus qu’à un spectateur effaré une succession de scènes folles et invraisemblables (comme le sont les 150 dernières pages du livre), bains de sang, orgies, carnages schizophréniques, délires paranoïaques. Adapter American pyscho, c’est oser montrer jusqu’à l’horreur la plus abjecte (le meurtre d’un enfant, la scène du rat) la déréalité outrancière et désespérée d’un homme engloutit par un système d’une vacuité absolue.

American psycho
Tag(s) : #Films

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