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Premiers désirs

Les inavouables 4/7 -  Christophe


Trois adolescentes prennent place un soir à bord d’une barque pour rejoindre une île. Mais, au cours de la traversée, un orage éclate, provoquant le chavirage de l’embarcation. Au petit matin, un jeune homme, Étienne (Bruno Guillain), découvre sur la plage Caroline, inconsciente (Monica Broek). Après s’être assuré qu’elle allait bien (je sens que l’esprit dénaturé de certains s’échauffe), il la met (n’y voyez pas un jeu de mots salace, bande de petits saligauds !) à l’abri dans une cabane de pêcheur, puis disparaît. La jeune fille reprend finalement connaissance et retrouve ses deux amies, Dorothée (Anja Schüte) et Hélène (Emmanuelle Béart). Décidant alors d’explorer l’île, les trois adolescentes découvrent une splendide villa où elles surprennent une jeune femme (Inger Maria Granzow) jouant du piano. Elle est bientôt rejointe par un homme (Patrick Bauchau) qui l’a prend dans ses bras et l’emmène dans une autre pièce. Cette apparition trouble tellement Caroline qu’elle ne peut s’empêcher de suivre le couple… Une fois n’est pas coutume, je n’entrerai pas dans les détails de l’intrigue, afin de ne pas en déflorer (le mot plairait à David Hamilton) les éléments-clés.

Premiers désirs… Voilà donc le film pour lequel je confesse un amour inavouable ! Inavouable d’un point de vue moral tout d’abord puisque son auteur, après avoir rencontré un grand succès dans les années 70, est aujourd’hui stigmatisé pour son goût plus que prononcé pour les nymphettes et autres Lolitas. Dans le cas présent, la question de l’âge des actrices ne se pose pas. Elles étaient en effet toutes majeures (certes d’un poil, si l’on me permet cette expression d’un goût assez douteux) au moment du tournage. Il n’empêche, le bougre est aujourd’hui regardé de l’autre côté du Channel et de l’Atlantique comme une sorte de Barbe bleue moderne assez terrifiant. Aussi, reconnaître un intérêt pour son œuvre est toujours un peu risqué, même si celle-ci continue d’être publiée. En 2006, La Martinière (qui n’est pas un éditeur underground) a ainsi mis en vente un épais album (336 pages) sobrement intitulé David Hamilton, dans lequel sont reproduits nombre de clichés du photographe et un recueil de contes érotiques.

Honteux également d’un point de vue esthétique. Le style de David Hamilton, très prisé il y a quelques années (je ne me prononcerai pas sur les raisons plus ou moins suspectes de cet engouement), est aujourd’hui généralement considéré avec un souverain mépris. Pour ma part, au risque de passer pour un ringard (mais vu que l’on doit déjà me regarder comme un pervers, ce n’est pas si grave), je reste sensible à l’onirisme romantique de ses photographies et à l’évanescence de son univers. Après tout, le goût en matière d’art est une affaire personnelle ; certains s’extasient bien devant Merda d’Artista, œuvre fameuse de Piero Manzoni dont j’ai déjà eu l’occasion de parler dans ma critique de Je suis un no man’s land (cela faisait ton sur ton). Et puis, que l’on apprécie ou pas, on ne peut pas ignorer que la manière hamiltonienne, si souvent imitée, n’a jamais été égalée : elle n’appartient qu’à cet artiste.

D’un strict point de vue cinématographique, ce n’est pas très glorieux non plus, et malgré mon admiration (mince, le mot est lâché !) pour le photographe, force est de reconnaître qu’Hamilton n’est pas un cinéaste très fameux. Et c’est un euphémisme car dans Premiers désirs, et comme dans ses autres réalisations, il se contente essentiellement de mettre en mouvement ses photographies. Cela ne fait évidemment pas un film, surtout lorsque le scénario est aussi pauvre. Cette évocation de l’éveil au désir d’une jeune fille, évocation sagement érotique (il y a toujours une serviette de bain mal - ou bien, c’est selon le point de vue - placée !), est de fait d’une indigence absolue. Et ce ne sont pas les dialogues qui compensent l’affaire. Pour en juger, que l’on savoure ce court extrait :

Dorothée - Caroline, Hélène ! Hé ! Attendez-moi !

Hélène - Oh, mais qu’est-ce que tu as encore toi ?

Dorothée - Écoute, j’ai deux pieds, et ils me font drôlement mal !

Hélène - Eh oui ! Si tu étais partie avec des chaussures moins extravagantes, t’aurais pas de problème !

Premiers désirs

Le film n’est, par conséquent, pas très bon (il ne me paraît pas possible d’édulcorer davantage mon propos). D’un autre côté, s’il ne l’était pas, il ne serait pas inavouable ! Mais du moins Hamilton a-t-il toujours eu conscience de ses limites en la matière (on aimerait que tout le monde ait cette lucidité…). Dans Vingt-cinq ans d’un artiste, il raconte comment il fut sollicité par l’industrie cinématographique à la fin des années 1970. Après avoir longtemps décliné les offres qui se présentaient à lui (il considérait que sa manière de travailler, très spontanée, n’était pas adaptée au septième art), il accepta finalement de tourner, en 1977, Bilitis, adaptation par Catherine Breillat d’un recueil de poèmes de Pierre Louÿs. Le succès de ce premier essai l’entraîna vers d’autres projets qu’il qualifie lui-même, aujourd’hui, d’assez malheureux. En 1979, ce fut Laura, les ombres de l’été, puis, en 1980, Tendres cousines. Premiers désirs (1983), dont le tournage fut entamé sans scénario, fut un échec cuisant.

S’il reconnaît bien volontiers la piètre qualité de ses cinq films (il réalisa encore, en 1984, Un été à Saint-Tropez), il note néanmoins que ces expériences n’eurent pas que des conséquences négatives. Elles lui permirent, en réaction, de s’interroger sur son métier et ses motivations. David Hamilton fut donc un cinéaste médiocre. Pourtant, on lui doit d’avoir découvert un certain nombre d’acteurs, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Et même si la carrière de Monica Broek s’arrêta après Un été à Saint-Tropez, il offrit à Bernard Giraudeau l’un de ses premiers rôles (Bilitis), lança la carrière de Patti d'Arbanville (célèbre, notamment, pour la chanson de Cat Stevens, Lady d'Arbanville) et révéla ici Emmanuelle Béart (je vais y revenir, rassurez-vous) et Stephan Freiss. L'héroïne de Premiers désirs, Monica Broeke, eut moins de chance puisqu'elle tourna seulement deux films (si l'on en croit sa fiche sur IMDB) uniquement sous la direction du photographe anglais. Anja Schüte, en revanche, continue d'apparaître dans de nombreuses séries allemandes.

Maintenant que tout le monde a bien saisi le côté scandaleux de mon attachement pour ce film, peut-être est-il temps d’en donner les raisons. J’ai déjà évoqué mon goût pour le style de David Hamilton, goût auquel se mêle probablement beaucoup de nostalgie. J’avais 14 ans lorsqu’il me fut donné de parcourir, pour la première fois (en cachette, on s’en doute !), l’un de ses albums (Collection privée). Il s’agissait d’un cadeau offert à quelqu’un d’assez proche et je dois avouer que ce que je découvris alors entre les pages glacées de ce livre éveilla en moi une émotion inconnue… que je n’ai jamais oubliée… et sur laquelle je ne serai pas plus précis, par bienséance…

Cependant, mon principal motif d’intérêt pour Premiers désirs tient au fait qu’il s’agit du premier rôle d’Emmanuelle Béart au cinéma (si l’on excepte ses apparitions dans La course du lièvre à travers les champs de René Clément et Demain les mômes de Jean Pourtalé). Et j’avoue que l’image de sa silhouette dans la lumière mordorée de la petite cabane de pêcheur n’est pas près de s’effacer de ma mémoire ! Certaines langues malveillantes prétendent que la comédienne n’est pas très fière de cette prestation. Ne croyez pas les rumeurs : j’ai lu en effet qu’elle gardait un excellent souvenir de ce tournage où elle n’avait rien d’autre à faire qu’à courir en short rose (voire un peu moins !) sur la plage. Il fut en plus, pour elle, l’occasion de revenir dans le Sud de la France, dont elle est originaire, après trois années passées à Montréal. Pour ce cycle des "Inavouables" dont l’heureuse idée a germé dans l’esprit tortueux de ce cher mymp, j’avais d’abord pensé vous entretenir du classique de Robert Lamoureux, Mais où est donc passée la septième compagnie ?. J’avais donc le choix : réduire à néant (néantiser, comme disait Sartre) ma réputation de cinéphile, ou donner l’impression que mon âme est corrompue. Il faut croire que je n’ai pas le souci de passer pour une personne de haute moralité.


À lire : David Hamilton, vingt-cinq ans d’un artiste (Denoël, 1992).

À voir : Premiers désirs, Éditions Traversières.

Tag(s) : #Cycles

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