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Prisoners

Consacré par la critique internationale avec l’intéressant Incendies en 2010 (et récompensé d’un Oscar du meilleur film étranger), Denis Villeneuve semble désormais considéré comme un metteur en scène bankable par les studios américains. Le voilà donc aux commandes d’un thriller réussi avec, quand même, Hugh Jackman et Jake Gyllenhaal en têtes d’affiche (et puis très bien tous les deux, l’un en citoyen modèle tourmenté, l’autre en flic bourru et opaque). Villeneuve n’a, pour le coup, pas fait les choses à moitié : photographie toujours superbe du grand Roger Deakins, musique inspirée et discrète de Jóhann Jóhannsson, casting aux petits oignons (outre les deux poids lourds sus-cités, Paul Dano, Viola Davis et Terrence Howard sont eux aussi remarquables), durée conséquente de 2h30 (qui passent en un coup de vent) et film noir reboosté avec ce qu’il faut d’éclat.

Sombre histoire d’enlèvements d’enfants et de déraillements du sens moral, Prisoners, sans délaisser une seconde les impératifs du genre, s’attache davantage à dépeindre le désarroi profond d’un père face à l’inacceptable, et s’enfonçant à son tour dans la violence et la barbarie, prisonnier de ses instincts les plus lâches. Du coup, la résolution de l’intrigue dans la dernière demi-heure (limite bâclée, torchée, expédiée, et perdant l’intensité qui sourdait des deux premières heures) importe peu par rapport à son passionnant cheminement psychologique ; le film est anti-spectaculaire au possible, sans effets de manche, jouant avant tout sur une tension dramatique minutieusement crescendo (malgré plusieurs raccourcis trop flagrants, arrangeants).

Certes, les personnages restent chacun identifiables, très marqués (le flic solitaire, le père tortionnaire malgré lui, la mère qui déprime, le retardé mental potentiellement coupable…), mais pas plus finalement que dans Se7en (flic à la retraite, jeune chien fou, serial killer machiavélique…) ou Le silence des agneaux (jeune novice, patron inflexible, serial killer toujours aussi machiavélique…). Des deux pièces maîtresses du polar contemporain, on sent poindre quelques influences, des stigmates, des relents, que ce soit dans cette ambiance hivernale décharnée (Le silence des agneaux) ou cette pluie qui n’en finit pas de tomber (Se7en), ou même dans cette enquête qui n’avance pas, engluée et lancinante (mais là, on pensera plutôt à Memories of murder ou à Zodiac).

Avec son lot de scènes émotionnellement fortes (Jackman qui craque dans la voiture ou quand il doit identifier des photos de vêtements d’enfants : comme quoi il n’y a pas que Wolverine dans la vie, et on a quasi l’impression de découvrir Jackman pour la première fois) et flippantes parfois (celle dans le sous-sol du pasteur et surtout celle avec les malles : ophiophobes s’abstenir), avec sa mise en scène très maîtrisée, tendue, jamais arrogante, sa construction en forme de jeu de pistes macabre, son atmosphère fétide et glacée, Prisoners offre une œuvre noire saisissante qui questionne nos propres comportements quand, sans prévenir, l’abîme s’ouvre sous nos pieds.
 

Denis Villeneuve sur SEUIL CRITIQUE(S) : Enemy, Sicario, Premier contact.

Prisoners
Tag(s) : #Films

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