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Ni le ciel ni la terre

Des hommes disparaissent la nuit, comme ça. Ils ne sont plus là, ils se volatilisent, ils s’évaporent quand il faut dormir, s’allonger plus près de la terre et plus loin du ciel… Qu’y a-t-il donc à l’œuvre dans cette région montagneuse de l’Afghanistan, près de la frontière pakistanaise, où villageois et soldats français disparaissent sans un bruit et sans un cri ? Tout est possible, tout est envisageable, tout est imprécis : rebelles du coin, hallucination collective, ou peut-être pouvoir tellurique, entité extraterrestre, emprise démoniaque, monstre ancestral… Clément Cogitore se gardera bien de nous livrer la moindre explication (sauf peut-être le présage d’une puissance divine), déjouant ainsi nos attentes trop pragmatiques.

Car l’enjeu du film est autre. Il est le saisissement de cet instant précis de la disparition, du ravissement, de sa cause évidemment et des conséquences humaines et psychologiques (angoisses, violences, doutes…) face à quelque chose de parfaitement intangible. Il est aussi la concrétisation d’antagonismes soudains qui font l’essentiel des fondements du film : empirisme contre mysticisme, profane contre sacré, monde contre inframonde... Si la volonté de ne rien vraiment expliciter, sinon suggérer l’existence d’une force suprême reconsidérant nos existences, s’avère plutôt payante (agir sur l’attente, établir des zones d’ombre, envisager une menace omniprésente…), le film finit par tourner en rond en refusant de livrer quelques clés du mystère, désincarnant sur la fin, paradoxalement, toute ambition de l’imaginaire pour ne laisser du film qu’un souvenir filandreux, à moitié vidé de sa substance.

Cogitore excelle pourtant à instaurer un climat inquiétant au cœur de paysages minéraux faits de sable et de pierres, de poussière et de ciel sans nuages, atone, et creusés de gouffres noirs desquels jaillirait la vérité, une réalité à même de substituer cet inconnu qui terrifie tant. Cogitore joue l’épure, impose le hors-champ, lâche quelques scènes magnifiques (la danse frénétique d’un soldat de dos comme une transe, face à des enceintes, évoquant celle de Denis Lavant à la fin de Beau travail, un autre film d’hommes et de soldats) et livre in fine une première œuvre inégale et intrigante qui, d’une poésie rugueuse et d’abîmes sans fond, engendre le ballet singulier de mâles violentés par leur foi.

Ni le ciel ni la terre
Tag(s) : #Films, #Cannes 2015

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