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Chien

Jacques Blanchot perd tout, tout d’un coup. Il perd l’amour de sa femme, devenue étrangement allergique à lui et heureuse dans les bras d’un autre. Il perd l’estime de sa famille, de son fils qui ne lui demande plus qu’un chien ou de l’argent. Il perd son boulot de vendeur à Art 2000, magasin qui ne vend pas grand-chose, en liquidation totale. Il perd sa dignité. Il perdra même son humanité en se supposant chien, soumis aux désirs flous (et rudes) d’un éleveur de toutous un rien sadique qui le recueille, lui qui n’est plus rien, lui a qui on a tout pris. Dans ce monde gris fait de parkings et d’autoroutes, de zones industrielles et d’enseignes publicitaires où l’homme se satisfait de son inertie, le devenir chien de Jacques, bonne pâte en mari comme en clébard, résonne telle une soumission acceptée autant qu’une forme de défense à une certaine aliénation sociale.

Il y a beaucoup de Kafka là-dedans, beaucoup de Roy Andersson aussi dans cette rigueur des plans et cette froideur de la photographie, dans cette absurdité qui ne consent aucune clémence au genre humain, renvoyé sans ménagement à sa bêtise et à sa perte. Samuel Benchetrit, adaptant ici son propre roman, mélange les tons, ménage humeurs et ruptures. La deuxième partie du film devient plus noire et plus cruelle (et jusqu’à un épilogue réussi, presque apaisé), là où la première affichait un humour décalé, tendance cynique. Cynisme dont Jacques est totalement dépourvu, candide et doux. Cynisme d’une société sans cœur, d’une époque sans pitié (obéir, subir, s’avilir). Cynisme qui fait que l’on accordera plus d’intérêt à un canidé qu’à un clodo à côté en train de pleurer toutes les larmes de son corps (scène qu’a vécu Benchetrit et point de départ de son roman).

Mais on sent parfois Benchetrit trop sûr de ses effets, on le sent appuyer son propos, enfoncer les clous, du moins dans la première partie, la deuxième se radicalisant vers quelque chose d’inconfortable qui, soudain, semble vouloir exclure le moindre superflu, la moindre rigolade. Sa fable blafarde en devient âpre, un rien dérangeante, érigeant le statut de chien en une sorte de condition inéluctable (la nôtre ?), et dans cette logique d’asservissement qu’il accepte (sévices compris), et dans ce refus de rébellion qu’il décline (avant de s’y plier de force), Jacques semble trouver son chemin, une sagesse, voire une résurrection (meurt-il dans cette forêt, puis devenant chien plus tard ?), servile à l’autorité pour mieux l’accepter, l’appréhender, en décider les potentats. Vincent Macaigne est parfait dans ce rôle pas évident, même si Macaigne continue de faire du Macaigne, gentil tout plein comme d’habitude, poil hirsute et œil de cocker, mais finalement ad hoc en cabot.
 

Samuel Benchetrit sur SEUIL CRITIQUE(S) : Un voyage.

Chien
Tag(s) : #Films

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